Je reprends le concept de tribunal invisible de Kundera — «Le procès intenté par le tribunal est toujours absolu; cela veut dire: il concerne non pas un acte isolé, un crime déterminé […] mais la personnalité de l’accusé dans son ensemble».
Le procès comme processus
comme inquisition continue
sur la vie des femmes
toujours jugées, pas assez ou trop habillées,
pas assez ou trop aguichantes,
pas assez ou trop présentes amoureuses résolues raisonnables émotives
pas assez ci ou ça, couci-couça, et cetera.
Les hommes passent leur commentaire et condamnent par avance ces femmes à intérioriser les diktats patriarcaux, si bien que les femmes jugent également les femmes, soit dans un esprit de compétition, soit par envie et par dépit, ou encore tout simplement parce que les oeillères sont bien en place et qu’elles ne se rendent même pas compte qu’elle score dans leur propre but.
Burqa de toile ou burqa de chair, c’est du pareil au même…

(Burqa de chair, concept de Nelly Arcan, qu’elle décrit ainsi: «L’acharnement esthétique recouvrait le corps d’un voile de contraintes tissé par des dépenses extraordinaires d’argent et de temps, d’espoirs et de désillusions toujours surmontées par de nouveaux produits, de nouvelles techniques, retouches, interventions, qui se déposaient sur le corps en couches superposées, jusqu’à l’occulter. C’était un voile à la fois transparent et mensonger qui niait une vérité physique qu’il prétendait pourtant exposer à tout vent, qui mettait à la place de la vraie peau une peau sans failles, étanche, inaltérable, une cage.»)
La femme s’habille ou se déshabille en fonction du regard patriarcal. Elle intériorise ce regard et doit se juger en toutes circonstances: Est-ce trop? Pas assez? Qu’est-ce que les gens vont dire? Il faut que ce soit juste assez pour que / mais pas trop pour que… la frontière est floue, tout dépend du regard masculin du moment.
Constamment il lui faut se mettre à la place des autres en fonction du lieu, de l’heure, des attentes convenues et, pourtant, comme le démontre Lili Boisvert dans Le Principe du cumshot, les conventions hétéronormatives s’avèrent fondamentalement ambivalentes: malgré tous ces incessants et très lassants calculs, les femmes sont toujours à risque de commettre un faux pas. De plus, ce qui est un faux pas selon un peut même s’avérait le bon pas pour un autre.
Et même sans fauter, une femme peut tomber dans le collimateur d’un masculiniste qui la prend pour cible simplement parce qu’elle est femme et qu’elle doit payer l’Amende au nom de toutes les autres, ainsi que le dicte leur devise
TDF — toutes des folles
câlice ça s’peut tû?!!
TOUTES DES FOLLES!!! Vraiment?
Mes sœurs? Des folles? Mes filles, des folles? Ma mère? TA MÈRE?
Christ, des fois y’a des claques qui se perdent — même si la violence ne règle rien à ce qui paraît.
Moi, je refuse.
Je ne jugerai pas une femme parce qu’elle a un décolleté (ou non), se maquille (ou pas), se rase (ou non) ou qu’elle porte un tchador. À chacune de juger si c’est vraiment, en son for intérieur, ce qui lui convient.
Mais je vais christement juger les hommes lorsqu’ils vont émettre le moindre commentaire,
qu’il soit grave, anodin, déplacé, désobligeant, grossier, dominateur, ou bien pensant,
même fait avec la «meilleure des intentions»,
le fameux «T’aurais bein dû t’douter que…» —
car ce dernier renvoie au victim-blaming de la culture du viol
«Qu’est-ce que tu portais pour qu’on t’agresse?»
Tous ces hommes qui ne peuvent s’empêcher de commenter sont des produits du conditionnement patriarcal qui renforce la norme inculquée et intériorisée selon laquelle «un homme ne peut retenir ses pulsions». À ceux et celles qui croient cette baliverne pernicieuse, quelques cours de TANTRA 101 leur démontreront que c’est tout le contraire.
Le pire là-dedans, c’est que la plupart des hommes ne se rendent même pas compte qu’ils sont aussi des victimes. Les pauvres bougres ne réalisent pas l’appauvrissement de leur vie émotionnelle et sexuelle que leur fait subir les normes patriarcales.
C’est pourquoi au lieu d’une claque sur la gueule, les endoctrinés méritent plutôt une certaine dose de compassion.
Sauf pour les intolérants.
À ceux-là, il faut mettre des limites.
C’est tout le paradoxe de la tolérance, sujet d’une future scribouillure…
