
Si j’écris que nous sommes tous et toutes des exploités exploiteurs, ce n’est pas pour culpabiliser ni toi ni moi. La culpabilité ne règlera rien.
Je viens de lire Les Testaments trahis de Kundera et je m’y reconnais. Il parle de notre époque comme étant un grand tribunal, un tribunal invisible auquel la plupart des gens se conforment. Sa lecture du Procès de Kafka: les gens ont intériorisé le tribunal et s’autocritique, mais pas au sens d’examen critique de soi, mais d’auto-accusation et d’auto-jugement. La honte est son mécanisme. Kundera écrit:
Le tribunal; il ne s’agit pas de l’institution juridique destinée à punir ceux qui ont transgressé les lois d’un État; le tribunal dans le sens que lui a donné Kafka est une force qui juge, et qui juge parce qu’elle est force; c’est sa force et rien d’autre qui confère au tribunal sa légitimité; […]
Le procès intenté par le tribunal est toujours absolu; cela veut dire: il concerne non pas un acte isolé, un crime déterminé (un vol, une fraude, un viol) mais la personnalité de l’accusé dans son ensemble: K. cherche sa faute dans «tous les événements les plus infimes» de toute sa vie; (p.265)
Étrange résonance avec ce texte de Michèle Lavoie, «Deux jours avec elles», publié dans le dernier Liberté, où l’autrice, emprisonnée pendant seulement deux jours, déclare: «Les semaines de procès qui suivront achèveront de fissurer mon identité. À ma sortie du palais de justice, ce qu’il reste de moi est fait d’une seule intuition. Si on veut éviter la fin du monde, il faut abolir la prison.»
Te dire comment j’avais le coeur gros en lisant son texte:
«La prison s’est révélée à moi comme le point de chute de toutes les injustices», ajoute Lavoie, puis: «En prison, on retrouve en très grande majorité des personnes pauvres, racisées, sans domicile et aux prises avec des problèmes de santé mentale et de toxicomanie. Elles ne sont pas au bon endroit pour aller mieux.»
Elle reprend les paroles d’Angela Davis: «Les prisons ne font pas disparaître les problèmes sociaux, elles font disparaître les humains.»
Quand on dit que c’est injuste de punir des militant-es écolos non-violent-es, mais que c’est normal de punir les «autres», on valide le principe même de la punition en contestant uniquement sa cible. Or le châtiment n’est pas une réponse légitime à la souffrance humaine, qu’elle qu’en soit la cause. Si la prison est injuste pour moi, elle l’est pour toustes.
«Tous les emprisonnements sont politiques»…
«Le système punitif ne remplit pas les fonctions qu’on lui attribue: il ne dissuade pas de commettre des crimes et ne protège pas la population. Il ne fait que reproduire et augmenter la violence que la prison prétend résoudre en enfermant les gens.»
Au lieu de punir, les abolitionnistes «nous proposent plutôt de réapprendre des formes de justice fondées sur la réparation, la vérité, le lien. Iels nous obligent à tout regarder, à tout repenser, à ne pas nous contenter de désigner un-e coupable mais à nous demander: qu’est-ce qui produit la violence? Et qu’est-ce qu’on fait pour que ça change?»
Quel lien avec le capitalisme? Avec l’exploité-exploiteur et sa culpabilité?
Franz Fanon a brillamment pensé la violence coloniale dans Les damnés de la terre. La violence, subtile ou patente, du système coloniale est intériorisée par le colonisé, qui ne peut pas la retourner contre le colonisateur, et donc la retourne contre lui-même ou ses semblables.
Le capitalisme est un système d’exploitation qui présente des ressemblances avec le colonialisme. Sa violence, subtile ou patente, exerce le même effet, mais de manière encore plus sournoise;
les sources de sa violence sont beaucoup plus diffuses, mais les conséquences sont les mêmes: retournement contre nous-mêmes ou nos semblables;
nous intériorisons les structures de domination, d’exploitation, de discrimination, et les reproduisont malgré nous;
nous sommes des prisonniers d’un vaste panopticon dont il est bien difficile de s’évader;
est-ce donc dire qu’il faille se condamner?
Horkheimer écrivait en 1970 un texte lumineux à bien des égards, «La Théorie critique hier et aujourd’hui», où il m’a convié à réfléchir à deux choses importantes:
Si nous pouvons être heureux, chaque instant est payé de la souffrance d’innombrables autres créatures humaines ou animales. La culture actuelle est le résultat d’un effroyable passé. Il suffit ici de penser ne serait-ce qu’à l’histoire de notre continent, à ce que les croisades, les guerres de religion, les révolutions ont pu avoir d’épouvantable. La Révolution française a sans aucun doute apporté de grands progrès. Mais, si vous regardez bien tout ce qui est arrivé à des hommes innocents, nous trouverez que ce progrès est payé cher. À notre joie, à notre bonheur, nous devons tous lier la tristesse, la conscience que nous avons part à une faute. (p. 333)
Je n’aime pas le mot faute, il réfère au tribunal invisible dont parle Kundera, alors je vais plutôt l’entendre comme «dette». Oui, il me semble que le bonheur a un prix dont il faut s’acquitter. Horkheimer poursuit:
Tel est le premier point dont je tenais à indiquer l’importance pour notre pensée. Le second est une proposition tirée de l’Ancien Testament: «Tu ne dois te faire aucune image de Dieux», que nous comprenons comme «Tu ne peux pas dire ce qu’est le bien absolu, tu ne peux pas le présenter.». J’en reviens ainsi à ce que je disais plus haut: nous pouvons indiquer où est le mal, mais non l’absolument juste. Les hommes qui vivent avec cette conscience sont en communauté de pensée avec la Théorie critique. (p. 333-334).
Autrement dit: il faut craindre les dogmes, les vérités figées, les absolus; les craindre comme la peste. Le dogmatisme mène au totalitarisme. Et le dogme, rappelle Horkheimer, on le trouve chez exploiteurs comme chez les adversaires de l’exploitation.
Cette pensée rejoint Kundera, son tribunal invisible qui dicte nos conduites: «La mémoire du procès est colossale, mais c’est une mémoire toute particulière qu’on peut définir comme l’oubli de tout ce qui n’est pas crime. Le procès réduit donc la biographie de l’accusée en criminographie.» Il parle de Sartre qui a condamné toute l’Europe à cause du colonialisme: nous sommes tous complices. Honte sur nous. «Les valeurs tachées ne sont plus des valeurs; l’esprit du procès c’est la réduction de tout à la morale; c’est le nihilisme absolu à l’égard de tout ce qui est travail, art, oeuvre.» (p. 267).
Mes ancêtres ont colonisé, donc pillé, tué, volé, assimilé; il y a certes des fautifs dans l’Histoire; en tant qu’héritier de ce système, je ne suis pas fautif, mais j’ai une dette historique; voilà comment on peut penser un début de réparation, au lieu de penser à une punition pour ce crime odieux.
Pour éviter le piège du dogmatisme, il faut selon Kundera désystématiser sa pensée:
Par son refus du système, Nietzsche change en profondeur la façon de philosopher: comme l’a défini Hannah Arendt, la pensée de Nietzsche est une pensée expérimentale. Sa première impulsion est de corroder ce qui est figé, de miner des systèmes communément accepté, d’ouvrir des brèches pour s’aventurer dans l’inconnu; le philosophe de l’avenir sera expérimentateur, dit Nietzsche; libre de partir dans différentes directions qui peuvent, à la rigueur, s’opposer.
La pensée authentiquement romanesque (telle que le roman la connaît depuis Rabelais) est toujours asystématique; indisciplinée; elle est proche de celle de Nietzsche; elle est expérimentale; elle force des brèches dans tous les systèmes d’idées qui nous entourent; elle examine (notamment par l’intermédiaire des personnages) tous les chemins de réflexion en essayant d’aller jusqu’au bout de chacun d’eux. […]
L’«homme de conviction» est un homme borné; la pensée expérimentale ne désire pas persuader mais inspirer; inspirer une autre pensée, mettre en branle le penser; c’est pourquoi un romancier doit systématiquement désystématiser sa pensée, donner des coups de pied dans la barricade qu’il a lui-même érigée autour de ses idées. (p. 206-207)
Vaste programme auquel je souscrivais déjà plus ou moins consciemment, mais que je fais dorénavant mien. Encore faut-il ne pas en faire un dogme! Voilà pourquoi j’ai envie d’écrire des romans. J’adore Kundera lorsqu’il clame:
Lyrisme, lyrisation, discours lyrique, enthousiasme lyrique font partie intégrante de ce qu’on appelle le monde totalitaire; ce monde, ce n’est pas le goulag, c’est le goulag dont les murs extérieurs sont tapissés de vers et devant lequel on danse.
Plus que la Terreur, la lyrisation de la Terreur fut pour moi un traumatisme. À jamais j’ai été vacciné contre toutes les tentations lyriques. […] C’est pourquoi être romancier fut pour moi plus que pratiquer un «genre littéraire» parmi d’autres; ce fut une attitude, une sagesse, une position; une position excluant toute identification à une politique, à une religion, à une idéologie, à une morale, à une collectivité; une non-identification consciente, opiniâtre, enragée, conçue non pas comme évasion ou passivité, mais comme résistante, défi, révolte. J’ai fini par avoir ces dialogues étranges: «Vous êtes communiste, monsieur Kundera? — Non, je suis romancier.» «Vous êtes dissident? — Non, je suis romancier.» «Vous êtes de gauche ou de droite? — Ni un ni l’autre. Je suis romancier.» (p. 187)
Bref, dans cette vaste prison pyramidale qu’est le capitalisme, le premier pas vers une sorte de libération est de se sortir de sa prison mentale. Reconnaître que notre bonheur se paie d’une incroyable souffrance. Ne pas culpabiliser, mais honorer sa dette. Refuser les catégorisations absolues. Inviter à la réflexion. Cesser d’être un lobautomate. À défaut de s’extirper du système — on est pas pris dans le trafic, on est le trafic — être un engrenage qui a conscience de sa condition, qui a conscience qu’une solidarité peut naître de cette condition partagée par tous et toutes, un engrenage qui pense, un engrenage qui grince. Il n’y a aura de véritable sortie de prison que collectivement.
