
Cette semaine, Brezsny nous invite à « Réveiller notre âme indigène » avec son éloquence habituelle.
« Quelque part dans ton ascendance, écrit-il, que ce soit il y a 9 ou 400 générations, tes ancêtres étaient les autochtones d’un territoire en particulier. Ils connaissaient le territoire. Ils lui parlaient et la terre répondait. »
Puis d’une manière ou d’une autre nous avons été domestiqués par l’État, que ce soit de manière graduelle ou abruptement, un jour ou l’autre l’État et sa machine de guerre et d’esclavage a assujetti nos ancêtres. Puis nos ancêtres domestiqués ont domestiqué d’autres autochtones jusqu’à la situation actuelle : les quelques-uns qui survivent sont parqués dans des réserves et nous vivons sur des territoires volés par la ruse ou par la force — il faut visionner Ruse ou traité d’Alanis Obomsawin pour en avoir un aperçu abject.
La mission civilisatrice des États de l’Antiquité, puis des Européens conquérants s’est transformée en globalisation capitaliste, mais il ne s’agit que d’un seul mouvement d’instrumentalisation du monde en vue d’en extirper les richesses, avec son esprit matérialiste, mécaniciste, cybernétique et désincarné. Nous domestiquons la Terre et avons oublié que la vie intelligente ne se résume pas à l’espèce humaine — parce que si nous sommes certains de notre ruse et de notre sophistication, lorsqu’on constate avec désolation le saccage de la planète que nous opérons, il n’est pas certain que l’intelligence soit notre marque de commerce.
Qu’est-ce que l’animisme? demande Brezsny.
Ce n’est pas un autre gadget new age pour nous faire sentir bien. Ce n’est pas quelque chose que l’on pratique le dimanche après avoir lu le journal et avant d’aller faire l’épicerie, « ce n’est certainement pas quelque chose que l’on apprend lors d’un atelier d’une fin de semaine enseigné par un Blanc qui a fait de l’ayahuasca une fois au Pérou »; hélas oui, l’industrie et le tourisme spirituels se portent bien. Pour l’astrologue, réveiller son autochtone intérieur ne signifie pas plus « d’emprunter » la culture des peuples autochtones actuels, car ce n’est pas notre culture. Il faut retrouver et nourrir ses propres racines. Il ne s’agit pas non plus de revenir en arrière, mais bien de se réinventer au jour le jour.
Car l’animisme est un mode de vie qui, comme la méditation, doit être mis en pratique à chaque instant.
Brezsny précise : « La plupart des peuples autochtones n’ont même pas de mot pour dire animisme. Ce n’est pas faute d’avoir un concept, mais parce que c’est si fondamental, tellement intriqué dans l’existence que ça n’a pas besoin de nom. Pour les indigènes à travers le monde, l’animisme n’est pas une croyance religieuse. C’est un fait ontologique et une réalité vivante et vécue. Le monde est peuplé de plusieurs types de personnes, et seulement quelques-unes sont humaines. Les rivières sont des personnes. Les montagnes sont des personnes, les animaux et les plantes, des personnes. Les êtres humains vivent des relations de réciprocité avec elles. »
« Il ne s’agit pas d’une belle métaphore. C’est une réalité expérimentée par des gens dont les portes de la perception n’ont pas été refermées brutalement par le matérialisme. »
« L’animisme est un rapport relationnel. La reconnaissance du fait que nous vivons dans un monde de sujets et non d’objets. »
Quoi faire alors?
Pour l’astrologue, la réponse est simple, même si ce n’est pas facile.
Nous avons une dette. Nos ancêtres ont assujetti le monde et nous et nos contemporains — les multinationales en tête mais tout le monde participe passivement si ce n’est activement — exploitons, appauvrissons et détruisons le monde des sujets.
Comment payer cette dette?
De toutes les manières possibles, mais la première d’entre elles : être attentif. Les personnes autre-qu’humaines nous parlent, à nous d’écouter. Il faut éveiller notre indigène intérieure, réapprendre le langage des rivières, des roches et des arbres. Être à l’écoute. Patiemment. Systématiquement. C’est ainsi que l’animisme et la pleine conscience se rejoignent : être attentif, être à l’écoute. Si simple. Et pourtant si difficile à mettre en œuvre au quotidien dans les conditions hypermodernes qui sont les nôtres. De fait, le combat est titanesque : il faut affronter le gros bon sens, au sens de lieu commun qui semble impossible à remettre en question, qui dans un certain sens semble si anodin, mais se révèle en fait un avatar du totalitarisme technocapitaliste, car il nous force « à combler les exigences contradictoires et impossibles fixées par des normes informulées que nous avons adoptées dans l’enfance », selon Kev Lambert dans son texte « Psychanalyse du gros bon sens » publié par la revue Liberté. Plus loin il ajoute que de défendre le gros bon sens est « l’équivalent de ramer dans le sens du courant ». Alors, s’y opposer, n’est-ce pas remonter le cours de la rivière, le cours du temps pour voir où naissent nos conditionnements? Faire de la généalogie foucaldienne, voilà ce qu’il faut. Tout ce complexe de domination ne tient-il pas simplement parce qu’ils sont nombreux à y croire? C’est du moins ce que pense Slavoj Žižek qu’invoque Lambert : « il “n’existe qu’à condition qu’on agisse comme s’il existait” ».
Se battre contre la Machine paraît ainsi impossible, mais c’est une question de croyance, et de gestes à poser. Il faut simplement commencer par se mettre à l’écoute. Patiemment. Brezsny le dit : ça peut prendre des mois avant qu’on perçoive quelque chose, mais éventuellement, à force d’humilité, on finira par entendre ce que les sujets autre-qu’humains ont à nous enseigner.
Le premier enseignement est celui-ci : instrumentaliser le monde, c’est creuser notre propre tombe. Notre mode de vie finira par nous tuer. Nous nous empoisonnons lentement (ou pas) et sûrement.
Ce qui a permis l’avènement de la vie, c’est la réciprocité. On ne peut pas prendre sans payer. C’est une question de respect pour la sagesse et l’intelligence inhérentes à l’existence de l’univers. Partout où se pose notre regard, si nous observons attentivement, nous constaterons qu’une intelligence nous toise en retour. Quelque chose qui nous est complètement étranger, mais qui s’avère tout aussi intelligent que nous, sinon plus. Il faut apprendre à cohabiter avec tout ce qui nous entoure et nous pénètre depuis toujours, nous habitons le monde et le monde nous habite, enlaidir le monde c’est s’enlaidir soi-même.
Cette réflexion s’est rappelée à moi grâce à Gabrielle Giasson-Dulude, qui signait récemment un texte intitulé « Cohabiter » (revue Liberté également) dans lequel elle concluait :
Comment réassurer l’équilibre du vivant? Il faudra se souvenir, surtout se souvenir que ne plus savoir cohabiter avec les différences, les ombres, les espaces vides ou pleins, avec toutes les espèces et les formes de vie, équivaudra pour les vivant∙es à créer de la mort au dehors et au-dedans de soi, de la mort non comme la paix qui adviendrait à la fin d’une vie nourrie de passations, de dons et de transmissions, mais au contraire de la mort qui rompt les cycles de vie, les possibles et les avenirs.
Ainsi, le vivre-ensemble n’est pas seulement un concept politique des sociétés humaines, c’est le concept pour la vie au sens large, pour la vie bonne et, surtout, durable. En outre, au-delà de l’attention, le respect de la diversité des tactiques est de mise pour changer les choses, selon le nouveau principe d’une certaine gauche. Chaque geste compte, rappelle Breznsy, mais peu importent les gestes, pour lui l’attitude se résume ainsi : Poser des questions. Être attentif. Être présent — au sens d’être au rendez-vous avec constance, que le Soleil soit radieux ou que la tempête rage. Être patient, faire preuve d’humilité — éventuellement la nature va répondre. Enfin, donner en retour.
En conclusion,
La rivière t’enseignera si tu as la volonté d’apprendre, nous exhorte Brezsny. Les arbres ne parleront pas un langage humain, mais communiqueront par des motifs, par leur présence, par la qualité du silence quand on se tient sous leur ramage. Les animaux te montreront à quoi ressemble l’intelligence lorsqu’elle n’est pas drapée de chair humaine. La Terre va se révéler vivante, consciente et peuplée de personne.
