Drôle de synchronicité, Brezsny écrivait justement cette semaine sur la notion d’apocalypse et déclare, après avoir rappelé l’étymologie grecque de dévoilement-révélation: «L’apocalypse, ce n’est pas la fin du monde, c’est la fin de l’illusion.»

Ainsi, chaque seconde de notre vie peut être une apocalypse. C’est ce que je nous souhaite. Il faut se révéler, lever les voiles de l’ignorance. Ou comme Bruce Lee disait: «l’apprentissage, c’est un processus de délestage», c’est-à-dire qu’il faut désapprendre toutes les conneries qu’on a emmagasiné avec le temps, faire le vide. Arrêter de penser qu’on sait. Surtout: qu’on a raison. (Et je me lance la première pierre.) C’est un travail à temps plein.
Comme on est toujours en retard sur la réalité — notre cerveau met un certain temps (une fraction de seconde) à reconstruire de manière cohérente les stimuli qu’il perçoit, la science met des années à comprendre les phénomènes sociaux qui nous affectent — ce qu’on sait du monde est toujours en décalage avec le monde. On ne le sait pas, mais la fin du monde a probablement déjà eu lieu. Nous continuons à vivre dans le passé, on s’accroche à ce qu’on croit être la réalité. Donc, faisons le vide, faisons le ménage de nos croyances erronées, et apprenons à vivre en phase avec le moment présent.
C’est ce que Brezsny nous invite à faire: «En partant de l’hypothèse que la fin du monde est derrière nous, que sommes-nous libres de faire? Que sommes-nous libres d’être?» Autrement dit, puisque nous avons déjà tout perdu, il n’y a plus rien à perdre…
Dorénavant, dans les manifs, je vais me promener avec une pancarte Apocalypse Now! comme injonction à reconnecter avec la réalité.
Ce n’est pas la première fois que Brezsny parle de la fin du monde — lui aussi recycle ses bons trucs, pourquoi toujours réinventer la roue? À l’époque, il y a deux ans de ça, j’étais en plein questionnement par rapport à ma vie et j’avais trouvé ses idées assez libératrices. Voici le poème que j’avais composé à l’époque:
Sacrifier le vieil œil pour mieux voir
En vérité, en vérité l’existence se révèle tissée de clairs-obscurs
Le spectre-acteur choisit d’en extraire que le noir ou le blanc aveuglément
Célébrer le nouvel instant tout neuf, en rendre grâce c’est avoir cure
Louées soient les créatures qui m’ont fait et qui me font humainement
Être bon, juste et beau, me font croître, me transmettent leur culture
J’implore le très saint esprit d’Extase : Qui sont-elles?
Qui sont ces entités qui m’enseignent et m’aident sur le chemin?
Qui sont-elles qui me voient sans filtre ni fard, tel que tel?
Qui me donnent l’élan, le coup de pouce ou le pied au cul du destin?
Qui m’aiment bien me châtient bien me prennent soin karma éternel?
Révèle-moi leur identité que j’exalte mille et une fois leur nom sur l’autel
Lors de mes petits et grands rituels d’action de grâce du quotidien
L’éducation, méticuleux processus de dépouillement de nos identités obsolètes
Carcans surannés d’un révolu passé, je revis pleinement en embrassant leur mort
Or, telle la mue du serpent, s’en extirper ce n’est qu’une phase de l’Extase complète
Le père et le fils, le cri de vie de l’un est la renaissance de l’autre en château-fort
Et mon phare illumine la ténèbre dans la dissolution de l’ego telle une comète
L’Étoile luit
Qui les rois conduit
Je suis le sorcier, l’univers est à mon service, mon verbe est pouvoir
Tant et pour aussi longtemps que je demeure son dévoué serviteur
La fin du monde a déjà eu lieu, ainsi déjà sonne l’heure de gloire
Plus rien à perdre, plus rien à prouver, liberté absolue faite faveur
Que pouvons-nous faire qui naguère était impossible et sans espoir?
Qui pouvons-nous être qui nous était interdit par le jugement, la peur?
Le Jugement Dernier n’est jamais le dernier jugement
Car toute fin n’est que l’éternel recommencement
Chaque instant la balance nous pèse avec science
Chaque instant où s’insuffle en nous la conscience
Nous avons le discernement (d’être) bel et bien vivant
Nous avons passé le test du moment présent
L’ordre est statique, le chaos est intelligent
Soyons loyaux à l’ordre émergent
Tant que notre nord magnétique est bienveillant
En vérité, en vérité, sans cesse j’ai envie de nous remémorer
L’eau que nous buvons a suivi le cycle des milliards d’années
L’air que nous respirons mille milliards de fois par d’autres insufflée
Notre corps se compose du cadavre exquis des étoiles qui se sont éclatées
Nourrissons-en un enthousiasme contagieux digne de cette ascendante lignée
Afin d’éviter l’automatisme, quelle heureuse transgression pouvons-nous inventer?
Quel geste poser en rupture de la mécanique qui nous fait reprendre les ornières?
Comment dans la jungle des périls et des voluptés ouvrir de nouveaux sentiers?
Comment favoriser des geysers de mojo pour obtenir au quotidien notre dose d’Extase?
Quelles illusions briser? Quelle anomalie favoriser? Évoluer tout en demeurant en phase
demande une conscience vive d’être inconscient des ressorts de la vie qui se blase…
La Machine nourrit notre cynisme, défaite première qui rend sa marche inéluctable
Rejetons notre domestication dans tous les petits interstices de nos vies fragmentées
Il faut des accidents d’amour pour ébranler la chaîne de montage inexpugnable
Comment cultiver des orgasmes sauvages avec les fleurs, les nuages, et les vallées?
Comment danser un tango avec le tao et renouveler notre adhésion à l’ineffable
naïveté du nouveau-né pour qui le monde est magie et la magie est monde à créer?
