Je vois beaucoup passer dans ma bulle algorithmique des publications de gens qui ridiculisent Alexa Lavoie de Rebel News. Elle se dit journaliste indépendante, mais le Conseil de la presse du Québec a statué que Rebel News est une organisation militante, pas un média d’information.
Alors ses détracteurs ont le beau jeu.
Lorsqu’elle est refusée par TVA pour assister au débat des chefs lors de la campagne électorale parce qu’elle n’est pas accréditée journaliste, elle s’offusque et déclare:
«La caste médiatique protège jalousement son monopole sur les débats et les chefs. J’ai demandé à participer au face-à-face de TVA. Refusé, je ne suis pas accrédité par la Tribune de la presse. Un exercice démocratique, verrouillé par une accréditation. Ça, c’est la liberté de presse au Québec?»
Quelqu’un répond: «C’est peut-être que tu n’es pas journaliste»…
Il y a quelque chose de problématique dans la manière dont on traite ce phénomène, comme celui des conspirationnistes. Ce genre de réponses ne fait que leur donner raison, selon leur vision du monde.
Pourtant, Alexa comme les conspirationnistes ont raison sur un point: le système cloche. Leur intuition première est tout à fait légitime.
(Ensuite, leur diagnostic et leur pronostic sont des élucubrations assez sidérantes, et c’est là qu’ils errent, mais ceci est une autre question dont je ne traiterai pas ici. La documentation savante sur le sujet est abondante, je vous suggère de commencer par cet article d’Emmanuel Taïb.)
En étudiant la question du système et de ce qui cloche, on peut arriver au constat suivant: le système ne cloche pas, au contraire il fonctionne très bien pour certains acteurs. Il n’est simplement pas fait pour répondre aux besoins humains de base de toute l’humanité, mais configuré pour sa propre reproduction massive, ainsi que pour assouvir — assouvir? non, plutôt: magnifier les désirs mégalomaniaques de certains.
Ainsi, je vous présente les cinq cavaliers de l’Apocalypse revisité.
Cinq? N’était-il pas quatre au chapitre six du livre de l’Apocalypse?
Voici le cinquième, selon ce cartoon:

Blague à part, on peut émettre l’hypothèse que ce qui «cloche» dans le monde est attribuable à un de ces cinq phénomènes:
- La coercition (à son paroxysme: l’État)
- Le patriarcat
- Le racisme
- Le capitalisme
- La mésinformation
Pas besoin de complots pour expliquer ce qui va mal. Plus j’étudie les problèmes politiques auxquels nous sommes confrontés, plus je considère que cette hypothèse a une grande valeur heuristique — comme dans euréka! j’ai trouvé!
Ce qui me sidère particulièrement, c’est de constater, depuis ma lecture de La logique totalitaire de Vioulac, comment la massification de nos sociétés érige des systèmes qui s’autonomisent toujours plus, donc sur lesquels nous avons de moins en moins d’emprise.
Hypothèse: plus la masse d’individus augmente, plus notre pouvoir individuel se réduit, alors même que les systèmes qui gèrent ces masses se détachent des individus qui en sont les rouages.
J’en reviens à Alexa. Elle a raison: il y a un problème avec les médias de masse dans nos sociétés. On n’a qu’à lire Obsession: élections! d’Alexandre Duval et Médias et démocratie d’Anne-Marie Gingras pour s’en convaincre. Les médias sont pervertis par le système capitaliste. Ils sont loin de remplir le rôle idéalisé par le concept de sphère publique de Habermas.
Dans les termes de Vioulac, l’appareil médiatique (au sens large, comprenant tous les moyens de transmettre de l’information) sert surtout de vaste outil de propagande, une industrie qui fabrique un produit essentiel à la reproduction du Capital: des consommateurs.
Les médias dans les sociétés libérales sont comme n’importe quelle autre institution: voués à reproduire la société relativement telle quelle, c’est-à-dire suivant l’idéologie dominante qui prône les valeurs du régime représentatif libéral-capitaliste. L’information, leur objectif supposé, demeure donc une mission subordonnée à ce premier impératif.
Alors, quand les conspirationnistes parlent des merdias, iels n’ont pas tout à fait tort. Soulignons que le problème, ce ne sont pas les journalistes, qui pour la plupart doivent réellement penser faire un travail digne. Ce sont les rouages, le problème.
Soyons clairs: cette situation est probablement mieux qu’une dictature.
Bien que pour Vioulac, le régime représentatif libéral-capitaliste se déploie comme une nouvelle forme de totalitarisme, version soft, au sens où il se différencie du totalitarisme du 20e siècle basé sur la terreur en ce qu’il s’appuie plutôt sur le désir: l’appareil médiatique nous fait désirer les barreaux dorés de notre cage.
(Dorés, ça dépend pour qui. Ceuzes qui crèvent dans la rue ne les trouvent pas trop dorés…)
L’appareil médiatique nous fait désirer la liberté, mais étroitement comprise comme un choix entre dix marques de yogourt.
Ou encore comme la possibilité (pour certain·es, pas tout le monde) de choisir qui exploitera notre précieux temps contre une rémunération (presque) jamais suffisante pour compenser ces (trop nombreuses) heures que l’on voue au profit des bigshots.
Chaque seconde de notre vie étant un miracle, ce temps est inestimable; aucune rémunération ne saurait représenter une indemnité suffisante.
Même pour les travailleurs autonomes ou les entrepreneurs, le liberté se résume à une compétition pour être «la meilleure version de soi-même» afin de bien se vendre sur le marché du travail ou pour battre les compétiteurs.
(Ce terme est symptomatique: que vend-on sur le marché du travail? Des ressources humaines.)
Que signifient les élections dans tout ça?
Mettons quelque chose au clair: nous ne vivons pas dans une démocratie, mais bien dans un régime représentatif «protégé» par des droits fondamentaux.
(Cette protection est plus ou moins efficace: il faut se battre pour protéger nos droits, ça ne se fait pas tout seul, et nous le faisons à armes inégales: l’argent joue là aussi un rôle parfois — souvent? — décisif. Reste que c’est mieux qu’une dictature.)
La démocratie ne peut reposer sur des élections, qui par définition créent une aristocratie, étymologiquement: «le régime des meilleurs».
(Avant la Modernité, la manière démocratique par excellence de sélectionner les dirigeants résidait dans tirage au sort.)
Élire signifie choisir le meilleur, pas monsieur-madame-tout-le-monde. Les élus ne représentent pas le peuple, mais (soi-disant) les meilleurs éléments du peuple. D’ailleurs, élection et élite ont la même racine étymologique.
Quels sont ces meilleurs éléments de la population qui deviennent des élus? Logiquement ce sont les bons représentants de l’idéologie dominante, soit le libéralisme.
Soi-disant les meilleurs, parce que ceuzes qui les sélectionnent, les citoyen·es, sont pour la plupart clueless.
La théorie réaliste de la démocratie, qui s’appuie sur des décennies d’études sociopolitiques des électeur·ices, est formelle: les citoyen·nes ne sont pas telles que la théorie idéale de la démocratie se les représente.
Monsieur-madame-tout-le-monde n’a pas les connaissances scientifiques nécessaires pour expliquer les phénomènes sociaux, alors loin de distinguer faits et interprétations des faits, tout se mélange. Sur le plan strictement politique, la plupart ne savent pas distinguer les partis politiques, encore moins les politiciens, sont plutôt incapables de différencier la gauche et la droite, encore moins les grandes idéologies politiques, donc oubliez les programmes politiques et les plateformes électorales, c’est beaucoup trop complexe.
La lutte électorale se résume à un débat d’image de marque: les partis se distinguent à peine les uns des autres, ils se fient au sondages-marketing, et tentent de trouver la petite formule qui leur donnera une saillance médiatique par rapport aux autres.
Jason Brennan, dans Against Democracy, théorise les types d’électeur·ices ainsi: il y a les hobbits, les hooligans et les vulcains.
Les hobbits sont indifférents par rapport à la politique, et plutôt ignorants.
Les hooligans sont férus de politique, pensent s’y connaître, mais en fait leur comportement et leurs connaissances sont biaisés par leur grégarité: c’est l’appartenance à un groupe qui dicte leur conduite et leur jugement.
Enfin, les vulcains sont ceux qui sont au fait des théories scientifiques sur les phénomènes sociaux, sont capables de démêler les faits de leurs interprétations, sont capables d’écouter leurs adversaires politiques et de faire un compte rendu objectif de leur argumentaire et ils agissent en fonction de l’intérêt général ou du bien commun.
Vous aurez déjà deviné comment Brennan classe les citoyen·nes: la majeure partie sont des hobbits, une bonne portion, des hooligans, et quelques rares spécimens, des vulcains.
On dit souvent que l’éducation est la clef pour changer cette situation. Pourtant, les études sociopolitiques démontrent également qu’après des décennies d’instruction publique massive, les données n’ont pas changé.
Ce n’est pas parce qu’on se spécialise dans un domaine qu’on devient un bon citoyen critique. On devient surtout un travailleur spécialisé.
C’est aussi parce que ce qu’on appelle l’éducation n’en est pas vraiment. La logique capitaliste s’immisce également dans notre système d’éducation. Selon Ivan Illich dans son Une société sans école (publié en 1971!):
L’école est l’agence de publicité qui nous fait croire que nous avons besoin de la société telle qu’elle est. Dans une telle société, il faut sans cesse profiter davantage des valeurs offertes. Les plus gros consommateurs rivalisent âprement pour être les premiers à épuiser la terre, à se remplir la panse, à discipliner le menu fretin des consommateurs et à dénoncer ceux qui trouvent encore leur satisfaction à se contenter de ce qu’ils ont. L’ethos de l’insatiabilité se retrouve ainsi à la base du saccage du milieu physique, de la polarisation sociale et de la passivité psychologique.
De la même manière que l’industrie médiatique produit des consommateurs, l’industrie éducative produit des «ressources humaines» (sick), des engrenages d’un système visant l’autovalorisation de la valeur (la définition du Capital).
Le cercle est vicieux: ni les médias ni le système d’éducation ne peuvent donc changer la donne. Le régime représentatif libéral-capitaliste se reproduit massivement de génération en génération.
Dans cette dissociété de plus en plus dystopique, atomisée par l’hyperindividualisme, où tous les repères philosophiques, spirituels et moraux sont marchandisés (comme tout le reste), la perte de sens est absolue. La valeur cardinale, la seule qui demeure, est l’efficacité.
Dans cet abîme vertigineux, les gens sentent bien que quelque chose cloche. Certaines gens trouvent des explications dans les théories du complot, qui leur donnent un (faux) sentiment de sens et d’emprise sur le cours des choses.
Certaines gens se suicident, rapidement ou à petit feu (toxicomanie en tout genre).
D’autres ne savent pas quoi faire et se tournent vers la psychothérapie, qui ne donnent malheureusement que des solutions plus ou moins imparfaites et, surtout, strictement individuelles alors que les problèmes sont politiques.
D’autres encore se tournent vers la criminalité.
Enfin, certaines personnes s’activent politiquement pour régler ce qu’ils perçoivent comme des problèmes.
Ces problèmes sont selon moi les cinq cavaliers de l’Apocalypse.
Et le pire, le plus pressant, est la mésinformation.
Le sphère médiatique est devenue tellement viciée qu’il est impossible de penser s’attaquer aux quatre autres cavaliers.
Quand un milliardaire comme Musk peut s’acheter un média socionumérique et le transformer en un outil de propagation de colère et de haine qui n’aurait été pour Goebbels qu’un wetdream, l’heure est grave.
La crise des médias dont on nous parle n’est pas celle que l’on pense.
Ce n’est pas la rentabilité des médias de masse qui est en jeu, c’est le gouffre imposant qui se creuse à une vitesse vertigineuse entre la sphère publique de Habermas, l’idéal vers lequel on devrait tendre, et l’appareil idéologique de plus en plus boosté aux stéroïdes numériques dans lequel on s’empêtre.
Les cavaliers annoncent l’Apocalypse?

Mais qu’est-ce que l’Apocalypse?
Du grec ancien ἀποκάλυψις (apokálupsis), signifiant «dévoilement», «révélation». C’est la fin d’un monde, et le début d’un autre. Nous n’avons pas encore touché le fond du baril, mais je parie que lorsqu’on y sera, ce sera une révélation et nous apprendrons de nos erreurs. Un peu comme après la Seconde Guerre mondiale, on dira «plus jamais ça».
