Le travail intellectuel

Posted by on 1 Août 2026 in Politique, Sciences, Scribouillure | 0 comments

Mardi 28 avril 2026, un jeune prof d’histoire de Garneau a reçu le sociologue et historien Gérard Bouchard pour une causerie. Le prétexte était la publication de son dernier ouvrage, Terre des humbles — Les Saguenayens 1840-1940. Quel plaisir c’était d’entendre ce vénérable intellectuel de 83 ans répondre aux questions du jeune prof d’histoire sur son œuvre, sa méthodologie, ses conclusions.

Sa présence, ses propos, son humour, les anecdotes qu’il racontait, tout ça m’a énormément ému.

J’en retiens l’ardeur. L’ardeur au travail, l’ardent désir de connaître, de comprendre, de questionner.

L’objectif était un travail de mémoire: récolter les témoignages des derniers pionniers du Saguenay encore vivants afin de savoir ce qui s’était passé à l’époque, comment ils avaient vécus, quels avaient été les défis, ce qu’ils en retenaient.

Bouchard disait qu’au départ les gens n’avaient rien à dire. Leur propre expérience leur apparaissait sans importance; ils disaient «Que voulez-vous qu’on vous dise, M. Bouchard? Vous, l’intellectuel, celui qui a fait de longues études, on a rien à vous apprendre.»

Rapidement, le sociologue a compris qu’il fallait délaisser l’enregistreuse afin qu’ils se confient. Puis une fois la confiance établie, ils se laissaient aller. Et ils en avaient long à raconter!

Quelques éléments m’ont davantage marqués.

La résistance. Les gens ne se laissaient pas dominer passivement par les pouvoirs politique et religieux.

Concernant la religion et le commandement d’enfanter, Bouchard leur demandait s’ils ne cherchaient pas à s’y soustraire. Et comment! Par divers moyens, les femmes essayaient de retarder l’enfantement. Ça ne fonctionnait pas tant, mais la volonté était là.

Le rapport aux autochtones. Ces derniers ont beaucoup aidé les pionniers par une certaine transmission de connaissances. Les colons leur en étaient reconnaissant: ils les tenaient en haute estime.

Des décennies plus tard, a raconté l’historien, l’opinion publique avait complètement changé. Des vauriens, des voleurs, des mendiants. Qu’est-ce qui s’est passé? s’est-il demandé. L’instruction publique. L’école racontait une toute autre histoire. Les nouvelles générations n’ont pas retenu les leçons de solidarité qu’avaient reçues leurs ancêtres. D’une tristesse.

Et l’ardeur au travail. Comme ses ancêtres qui ont défriché la terre, Bouchard a défriché les mémoires. Par le passé, un curé avait déjà accompli quelque 800 entrevues. Lui-même en a fait environ 1500. Quelques centaines de plus ont été menées par d’autres. En tout, son corpus comptait plus de 2500 entrevues. Le résultat, cet ouvrage de presque 500 pages sur lequel il a travaillé pendant 50 ans!

Sur la place de l’émotion dans l’étude scientifique des réalités sociales. Bouchard a dit qu’avant, la posture scientifique était de se détacher complètement des émotions. Il croit qu’il faut plutôt leur laisser une place, car elles font partie de la réalité. Elles rendent même compte de ce qu’il y a de plus vivant dans les dynamiques sociales — et ça donne de meilleurs livres!

À la toute fin, l’auditoire a eu le temps de poser deux questions. Ma collègue Julie lui a demandé comment il se considérait: sociologue ou historien?

Sa réponse: après une maîtrise en sociologie au Québec, il est allé faire un doctorat en histoire en France. À cette époque, la discipline était en mutation: on faisait désormais de l’histoire sociale, où il ne s’agissait plus de relater la chronologie et de faire des monographies, mais d’étudier l’histoire sous tous ses angles, politique, économique, culturel, religieux, etc.

Depuis lors, il a toujours approché ses sujets d’étude de cette manière, dans leur globalité. C’est bien ce qui me semble la seule manière de procéder: la transdisciplinarité ne peut être que la voie de la compréhension la plus fine des réalités humaines.

La question d’un étudiant a permis de clore la rencontre sur une note qui m’a fortement inspiré dans mon actuel parcours d’étudiant à la maîtrise: «Quels sont vos conseils pour un jeune qui envisage des études universitaires?»

Il a répondu en disant (je cite de mémoire): «Je ne vous cacherai pas que la situation est difficile. À une autre époque, lorsque j’étais étudiant, les Fernand Dumont et autres, lorsqu’ils prenaient la parole dans les médias, ils étaient écoutés et respectés. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas: on ne les écoute plus vraiment et on se fie davantage aux influenceurs, qui, malheureusement, n’ont pas toujours de formation ou d’expérience, et qui pourtant ont des milliers de fidèles au poste. Mais je crois que ce n’est qu’une mode. Un jour, les gens vont se rendre compte que ce n’est pas très fiable. Et il faudra toujours des gens qui peuvent offrir une interprétation de la réalité qui est basée sur les faits et qui repose sur une étude rigoureuse où la logique prime.»

Voilà: le travail intellectuel est d’autant plus primordial dans un monde où la logique de la popularité l’emporte sur la logique de la pertinence.

Pour moi, tout est là: j’ai entrepris des études en premier lieu pour me nourrir, mais j’espère bien faire œuvre utile sur le plan social également. Cette ambition m’anime, même si je n’ai encore aucune idée comment j’y parviendrai. Ce ne sera peut-être qu’en enrichissant mon enseignement au collégial, mais qui sait où tout cela me mènera…

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