
La carte n’est pas le territoire. »
La théorie n’est pas la réalité.
(Ce qu’on appelle la réalité n’est pas la réalité, mais c’est notre réalité.)
Comme le veut l’adage, «Un jour j’irai vivre en théorie, car en théorie tout va bien…»
Quelle est l’utilité d’une carte?
En premier lieu, il faut avoir une carte en adéquation avec nos objectifs: une carte de la pluviométrie ou de la démographie ne me permettra guère de me rendre de Québec à Jonquière…
En deuxième lieu, la carte doit être bien conçue en fonction de son utilité. L’utilité de la carte réside dans la simplification du territoire: les données superflues doivent être éliminées pour ne conserver uniquement ce qui permet d’atteindre ses objectifs.
Une carte aussi complexe que le territoire ne servirait strictement à rien: on s’y perdrait en vaine contemplation.
En troisième lieu, les cartes doivent être mises à jour: le territoire n’est pas statique et on doit rendre compte de son évolution.
Il en va ainsi des théories:
1. Il faut choisir la plus apte à éclairer le sujet d’étude.
2. Elle doit être ni trop simple ni trop complexe.
3. Elle doit être remise en question de temps à autre afin qu’elle ait la plus grande valeur heuristique, autrement dit, qu’elle puisse faire le plus de sens possible de la réalité.
Je réfléchis à ces questions depuis un bon bout de temps déjà et, dernièrement, en lisant un article de Robert W. Cox qui distinguait deux catégories de théories, celles qui servent à résoudre des problèmes et celles qui remettent en question nos conceptions de la réalité — ces théories dites critiques — j’ai approfondi l’analogie: aussi utile que soit la carte, il ne faut manquer de savourer le paysage sur la route, sinon le voyage est vain.
Non seulement il faut l’observer, il faut le scruter, avec un regard neuf, à chaque instant renouvelé (dans la mesure du possible), afin d’apercevoir chaque infime détail, plus d’un «niveau» de réalité; qui plus est, on doit se permettre des arrêts, prendre son temps, FLÂNER, faire des détours, voire se perdre car, voyageur, ce sont ceux qui s’égarent qui découvrent de nouvelles routes, ou comme l’écrivait magnifiquement J.R.R. Tolkien: «Tous ceux qui errent ne sont pas perdus.»
Voilà, être critique, c’est savoir flâner, faire des détours, s’égarer pour mieux se retrouver. Des moyens utiles d’aiguiser le sens de l’observation.
Quand on agit machinalement, on ne vit pas, pas au sens plein du terme; il faut dérouter la routine qui nous fait nous mouvoir comme un engrenage; être humain, c’est savoir se sortir de nos ornières, oeuvrer à retirer toujours un peu plus nos œillères; être humain c’est être libre de nos enchaînements irréfléchis, c’est se démancher la machine, se désolidariser des systèmes érigés pour notre survie, mais qui nous empêchent par le fait même de vivre humainement.
