
On est en 2037.
Y me reste plus que 2 ans à purger.
Deux ans en-dedans.
Deux ans avant de prendre ma retraite.
FINI L’ENSEIGNEMENT.
«Lâche pas, mon Charles», que je me dis souvent. Comme un mantra.
Ça fait longtemps que je l’attends, la retraite.
Depuis combien de temps?
Difficile à dire.
Il y a eu le tournant de la pandémie, 2020 à 2022, les gens se sont massivement collés sur leurs écrans, pis quand on est revenu en classe, les étudiant.es étaient pûs pareils: ils avaient été handicapé.es, pûs capable d’interagir socialement — en présence, je veux dire, parce que sur leur téléphone dit intelligent, ils interagissaient en masse.
Non, pûs capable de prendre la parole devant une foule de plus de trois personnes…
imagine l’ambiance dans une classe.
J’pense que c’est là que j’ai commencé à avoir hâte à la retraite. Mais c’est pas longtemps après que ça m’a vraiment pogné, vers 2023 je crois, on nous a massivement enfoncé l’IA dans la gorge. Sans que personne ait rien demandé. Sans même qu’on puisse en discuter, les compagnies ont installé des IA dans toutes les machines. Comme ça, gratos. L’arnaque.
Les étudiants se sont mis à tricher. C’est ça que notre société véhicule comme message: c’est pas beau tricher SI TU TE FAIS POGNER.
Faîque iels ont triché massivement.
Et les dirigeants, ces valets du Capital — algorithmique ou autre — nous disaient: «On a pas l’choix, faut s’adapter.»
Alors on s’est adaptés.
On a essayé de plein de manières différentes de les empêcher de tricher. Mais c’était peine perdue. Un combat d’arrière-garde acharné pour en pogner quelques-uns.
C’est quelques années plus tard, pas sûr quand exactement, vers 2027 au plus tard, que les profs se sont mis à tricher eux-aussi en corrigeant avec l’IA des copies composées par l’IA.
À partir de là, c’est parti en couilles.
Les étudiant faisaient semblant d’étudier,
les profs, semblant d’enseigner.
La société, elle, faisait semblant de rien.
Plusieurs ont switché à l’enseignement en ligne, comme ça ils pouvaient générer grâce à l’IA des vidéos d’eux-mêmes qui enseignaient. Des clones, en quelque sorte. Pourquoi pas?
Les recueils de textes? L’IA.
Les exercices et les corrigés? L’IA.
En fin de compte, c’est ce que les valets du Capital voulaient.
Certaines personnes refusaient. S’obstinaient à faire comme «dans le bon vieux temps».
J’en faisais partie. J’ai résisté. Longtemps. Mais confronté aux zombies-Machine dans mes classes, session après session, j’ai abdiqué.
Le gouvernement veut nous remplacer par l’IA, mais au lieu d’affronter les syndicats, il attend qu’on parte à la retraite.
Dans deux ans, on embauchera pas un ou une prof pour me remplacer.
La Machine va s’en occuper.
Tout est réglé au quart de tour…
Je me demande qui va prendre soin de moi quand je vais finir au CHSLD?

