Le cours de l’autoritarisme et de l’arbitraire est à la hausse, particulièrement chez les jeunes, paraît-il (selon les sondages). Comment se prémunir des démagogues, demandait Jocelyn Maclure lors d’un panel intitulé Défendre la démocratie, comment et pourquoi? organisé par la Chaire de recherche Démocratie et éthique publique. La prof Millaire indiquait également à quel point le droit est toujours plus renié: l’usage de la dérogation devient de plus en plus décomplexé et ce sans même le vernis d’une justification pour le faire.
C’est dans ce contexte pour le moins sidérant que le gouvernement en chute libre de la CAQ compte imposer une constitution au Québec… ce qui attise une mobilisation citoyenne pour le moins bienvenue.
Qu’un gouvernement veuille imposer une constitution par le haut est une aberration sans nom. Hier certains se réjouissaient de voir le ministre Jolin-Barrette reculer sur la question de l’avortement que SA constitution prévoyait .
Mais c’est l’exercice au complet qu’il faut faire avorter!
Une constitution ne peut venir que d’en bas: du peuple. En théorie democratique, on parle du pouvoir constituant du peuple qui s’oppose au pouvoir constitué: le régime et le gouvernement qui en découle.
Cependant, qu’est-ce que le peuple?
Une telle chose existe-t-elle?
Pour certains, penseurs comme acteurs politiques, le peuple se résume à la majorité. Le problème dans ce cas, le péril en fait c’est de nier les minorités — tout type de minorité, ethnique, religieuse, sexuelle ou de genre, mais aussi idéologique — que leurs droits soient mis de côté, bafoués. La tendance dérogatoire dont parle Millaire se fait spectre hantant ce principe d’équivalence peuple-majorité.
Pour d’autres penseurs et acteurs, le peuple ne peut être que la totalité des acteurs de la société civile. Le problème se pose dès lors de savoir comment traduire les volontés hétérogènes de la multitude en un processus cohérent devant aboutir à un projet de constitution.
Pour d’autres encore, les démocrates radicaux auxquels je m’identifie, le peuple est comme le chat de Schrödinger: tant qu’on ouvre par la boîte de Pandore, il existe et pas en même temps. Il est à la fois mort et vivant.
Comme l’écrivait le Comité invisible:
Si l’on dit alors que «le peuple» est dans la rue, ce n’est pas un peuple qui aurait existé préalablement, c’est au contraire celui qui préalablement manquait. Ce n’est pas «le peuple» qui produit le soulèvement, c’est le soulèvement qui produit son peuple, en suscitant l’expérience et l’intelligence communes, le tissu humain et le langage de la vie réelle qui avaient disparu. (À nos amis, p. 43)
Selon cette perspective, il y a eu un peuple lors du Printemps érable en 2012.
Il y a un peuple en Iran présentement comme aux États-Unis face à Trump.
Au Québec?
On le voit poindre le bout de son nez depuis la fin de l’année dernière, des acteurs se mobilisent contre l’abolition du PEQ et contre le projet de ConstituCAQ, mais je n’irai jusqu’à dire qu’on assiste déjà à un soulèvement populaire.

C’est ce que nous verrons bientôt — ou pas.
Le problème auquel nous faisons face, et c’est le cas, je crois, de la plupart des démocraties occidentales, c’est le spectre du totalitarisme.
Malheureusement, démocratie libérale et totalitarisme ne s’oppose pas, bien au contraire, le libéralisme, en atomisant les individus, en promouvant l’indifférence sous le marque de la liberté et l’interchangeabilité sous celui de l’égalité (lire La logique totalitaire, Vioulac) fait le lit du totalitarisme, mais d’une version beaucoup plus pernicieuse que ceux du 20ᵉ siècle: «l’humain nouveau» qu’il crée est laminé, réduit à l’état de lobotaumate producteur-consommateur, dont le temps et l’énergie vitale sont accaparés par ces fonctions, il est réduit à l’état d’engrenage du système des objets (encore Vioulac), et loin de percevoir la cage dans lequel il se trouve – loin de la terreur stalinienne ou hitlérienne — il réclame sa pitance et chérit ses barreaux que la propagande publicitaire et le divertissement médiatique lui font désirer; tout est ainsi viré sens dessus dessous: il répudie ce qui pourrait le libérer et vénère sa laisse numérique et voue un culte aux grands fortunés-dépravés qui se payent des voyages dans l’espace ou des orgies de viols sur une île privée.
Mais il ne faut pas céder au désespoir.
Il y a peut-être un peuple dans la boîte.
Pour les démocrates radicaux, la démocratie n’est pas et ne peut pas être un régime, soit un pouvoir constitué, quel qu’il soit, car le pouvoir politique, l’ordre établi crée inévitablement, un jour ou l’autre, des injustices. Non, la démocratie est toujours processus; c’est le pouvoir constituant d’une multitude qui fait irruption dans le train-train quotidien de la mécanique bien huilée du régime, c’est ce moment où les engrenages refusent d’obtempérer, quand les grains de sables qui le faisaient déjà grincer s’accumulent pour le faire dérailler. Voilà, la démocratie, c’est lorsque le régime déraille, autrement dit, la démocratie c’est la résistance au pouvoir étatique, par nature antidémocratique. «L’État, c’est le plus froid de tous les monstres froids, écrivait Nietzsche dans Ainsi parlait Zarathoustra : il ment froidement et voici le mensonge qui rampe de sa bouche : “Moi, l’État, je suis le Peuple”».
Saurons-nous railler et faire dérailler le système, qui s’enlise présentement dans le Bourbier de l’éternel puanteur?
Pour ce que ça vaut, je t’invite à signer cette pétition à l’Assemblée nationale. Date limite 26 février — aujourd’hui. Mais on s’entend que ça va prendre plus qu’un bout de papier pour faire dévier le train de la CAQ — qui n’a d’ailleurs plus de chauffeur. C’est le comble de l’absurde. Le capitaine a quitté le navire et l’équipage s’obstine à livrer une marchandise que plusieurs considèrent avariée!
En attendant la révolte, je t’invite à visionner ces extraits vidéos de Christian Lapointe qui intervient lors de la commission sur la CAQistution, la verve du dramaturge est une baume sur la plaie absurde qui nous lacère:
- «Vous refusez le risque démocratique…»
- «Je crois qu’il ne se pose aucune question ici…»
- «Chacun de nous est un Québec vivant…»
Et le moment le plus ridicule, ladies and gentlemen: Le ministre a quitté la salle pour des raisons…!!!
Vous pouvez visionner l’intervention complète de Roméo Bouchard et Christian Lapointe. Et ici, lire un texte de Roméo Bouchard paru dans Le Devoir.
