Spiritueux ou spirituel?

Posted by on 16 Fév 2026 in Scribouillure, Spiritualité | 0 comments

Perdre la carte
perdre le Nord
pûs d’son pûs d’image 

«Tu le sais pas ce que c’est
de perdre la carte
tant que ça t’es pas arrivé
au moins une fois»

voilà ce que j’ai dit à mon fils qui prévoit sa première brosse avec ses chums pour la fête d’un ami. 

L’alcool, c’est traître: dès les premières gorgées, ton jugement commence à lever les feutres, et plus ça va, moins t’en as, et de manière exponentielle. 

Tu t’abîmes rapidement dans un ravin
tu t’avines salement sans que tu le devines 

L’alcool c’est un trou noir qui aspire tout, même la lumière au bout du tunnel. Tu ne le sais pas tant que tu y as pas goûté. De toutes les drogues les plus communes, elle m’apparaît de plus en plus comme une des plus mauvaises. 

(sinon la plus mauvaise)

À première vue elle semble bénigne, mais c’est une des plus malignes, et elle l’est encore plus parce qu’elle est si répandu et socialement admise,

sur le coup, quand tu bois un coup, c’est sûr que c’est l’fun, mais le coût psychologique et physique est assez élevé. 

C’est sûr que c’est l’fun, 

les bulles te montent au cerveau,

tu t’mets à flotter dans un océan d’ivresse fait de chaudes vagues qui te font tanguer de plaisir, 

ton esprit décolle, porté par une brise imaginaire, tu surfes les remous autrement sombre de ton existence qui n’ont dès lors plus vraiment d’importance,

t’es comme un beach boy qui se fait bronzer sur la plage ensoleillée d’une vie parfaitement flou, puis les choses se dédoublent, le regard se trouble, tu parles plus fort, tu ris plus fort et plus longtemps et pour des raisons — des raisons? — non la raison a rien à voir avec la situation — plutôt des causes de plus en plus insignifiantes, t’aimes tout le monde, et ceux que t’aimais déjà, t’es aimes encore plus, tu leur dis de manière exagérée, pathétique,

tu te gênes plus pour rien, tu dis tout ce qui te passe par la tête, tu deviens téméraire, t’as envie de frencher (presque) n’importe qui, et tu le démontres de façon de plus en plus ostentatoire,

quand tout le monde est sur la même longueur d’onde, dans le même bateau, qui divague sur les mêmes flots fluctuants, une foule dans la même houle, ça passe inaperçu, c’est une orgie dyonisiaque permissive des déboires épiques, la fête fait rage, les corps complices d’une promiscuité désinhibée, sensualité lascive et salace, orage de rires gras, impressions fugitives, mises au défi du sens, manège sans dessus dessous, vertiges étourdissants, jeux scabreux, déclarations litigieuses, accolades exagérées — mais si t’es à jeun au milieu de la galère, tout ça risque de t’apparaître grotesque, un vaudeville qui valdingue dans un décor de carton criard, surenchère d’ornementations baroques, t’es l’équivalent d’un alien au milieu d’un jeu de quilles —

puis la brume s’installe,

ta notion du temps perd ses repères, se distend, finit par éclater comme une bulle de plus au cerveau, ta bouche qui n’arrêtait pas de jacasser devient pâteuse, tu perds ton éloquence, puis ton élocution, tu te mets à radoter, à culbuter sur les mots, ta pensée tourne en rond puis s’enfuit, ta pensée t’échappe, elle te laisse choir, dérisoire,

ton esprit s’échappe de ton corps qui valse tout seul même quand y’a pas de musique, 

tu penses encore être en contrôle, mais la vérité c’est que tu ne penses plus, point barre, 

ton esprit flotte quelque part en dehors de ton corps laissé vacant où une affichette indique «de retour demain matin» et cette vacance (selon ce texte qui pue le new age comme quelqu’un qui fume du patchouli) c’est une porte ouverte aux mauvais esprits qui rôdent: le tien étant parti, n’importe quel autre peut prendre les commandes, et ils ne se privent pas de ce plaisir

— c’est peut-être exagéré, mais l’image est symbolique d’une certaine réalité, j’ai déjà vu ça, un ami qui n’est plus vraiment là, je l’ai vu dans son regard vacant: sa conscience l’avait quitté, et ça se voyait dans son comportement: totalement atypique, voire contraire à ses valeurs, à ses principes, il n’écoutait plus vraiment les gens, il n’entendait plus que ce que la chose qui avait pris les commandes voulait bien entendre —

c’est à ce stade que tu te mets à faire des conneries, celles dont tu te souviendra pas à moitié le lendemain, que tes amis te raconteront en riant ou en déplorant, selon le type de conneries que t’as faites (et le type d’amis que t’as)

et d’une manière ou d’une autre t’en seras pas fier, ça va te laisser un goût amer qui va se mélanger au fond de tonne que va dégager ton haleine, voire ton corps au complet, 

ton pauvre corps qui va encaisser les coups que t’as bu en protestant comme il peut: mal de tête, mal de cœur, palpitations, étourdissements, malaises divers,

ça c’est si tu t’es arrêté à temps,

car passé un autre stade, c’est le blackout total, le vomi que d’autres vont ramasser si t’es chanceux ou que tu vas retrouver le lendemain matin desséché comme toi, un classique lendemain de veille à barrer carrément du calendrier tellement t’es dysfonctionnel, une journée de vie en moins! ZAP! et qui sait à côté de qui tu te réveilleras, la personne dans ton lit aussi étonnée-gênée que toi probablement, l’envie d’être à mille lieues de là tellement l’embarras est titanesque, l’envie de fuir comme seule échappatoire, merci pour tout et à la prochaine, sans rancune aucune mais les remords sont retors,

accompagné généralement d’un vœu solennel de ne plus jamais te rendre jusque-là, promis-juré-crashé, j’arrête de boire, néanmoins un accident est si vite arrivé: le coup est parti tout seul, dit-on pour se défendre…

Ça, c’est le coût de l’exagération sur le moment, mais il y a d’autres factures, plus insidieuses, qui s’accumulent comme des amendes qu’on oublie dans le coffre à gants.

Un jour, la justice te rattrape. 

C’est en arrêtant de boire durant une année que j’en ai pris pleine conscience. Même en buvant peu, on dépense une énergie incroyable pour rééquilibrer le corps, énergie qui n’est plus disponible pour autre chose. 

Et malgré cette dépense énergétique, le rééquilibrage est pas parfait, humeur maussade, on prend moins de plaisir à faire d’autres activités, comme jouer de la musique, irritabilité, impatience, les petites contrariétés prennent parfois une ampleur démesurée. 

Et surtout dans mon cas, le cerveau fonctionne au ralenti, l’esprit est moins vif, moins curieux, moins porté vers le monde, vers les autres, moins sociable, moins affable. 

Cette année où je n’ai pas bu, j’avais beaucoup plus d’énergie pour entreprendre n’importe quoi, surtout: j’étais extrêmement créatif, l’inspiration venait plus facilement, j’ai entre autres écrit un roman complet en une dizaine de mois — jamais je n’avais autant écrit de toute ma vie! 

Ce qui était merveilleux, c’est que je n’avais aucun désir de boire, jamais, même en compagnie de gens qui buvaient. 

Et c’est là tout mon problème: en recommençant à boire une fois de temps en temps, la pulsion est revenue. Plus je bois et plus le désir se manifeste et me nargue, et chaque fois que je me laisse aller, j’en ai pour quelques jours à retrouver mes esprits en mon corps, je me dis à tout coup que ça ne valait pas tant le coût de boire un coup…

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