
Que tes vœux t’exaucent, voilà mieux, voilà me semble le meilleur des vœux que l’on peut souhaiter pour la nouvelle année —ou à tout moment en vérité!
(Oui, je sais, je suis déphasé, j’écris ces idées sur les voeux de début d’année alors en plein février, j’y réfléchis depuis un mois, la muse ne daignait pas appeler ma plume au front, voilà, l’inspiration frappe parfois oui parfois non, le roi vient quand il veut.)
Pourquoi attendre un cycle complet pour se souhaiter de s’épanouir ou pour prendre des résolutions? mais ne te méprends pas, ne va pas médire: je chéris farouchement les traditions!
N’empêche, comme pour n’importe quoi, suivre les traditions sans un pas de réflexion en arrière, c’est passer à côté de l’essentiel, soit:
MÉDITER
sur notre condition, et donc une fois l’an, prendre une pause afin de réfléchir profondément à ce que l’on veut — quels sont nos vœux pour l’avenir? quels sont ceux de naguère? concordent-ils toujours? sont-ils en adéquation? doit-on changer de cap? sommes-nous dans notre voie? avons-nous erré? si oui les résultats sont-ils heureux? sinon comment se réorienter? —
Cependant on devrait faire cet exercice pas seulement une fois l’an mais chaque fois qu’il le faut.
Idem par les résolutions, et au fond les deux ne sont-ils pas intimement liés:
se résoudre à quelque chose, n’est-ce pas l’espérer de nos vœux?
Par ailleurs, mon attitude est bien contradictoire: d’une part je clame «vive les traditions!» d’autre part je ne les suis pas, les considérant perverties et vides de sens, perverties par le capitalisme et la technoscience, l’accélération du changement social, par la conséquente glorification de la superficialité
plus aucune profondeur
plus aucune gravité
mais mais mais
il n’en tient qu’à moi de réenchanter les cycles, de m’inventer un calendrier des jours fériés (ce que j’appellerai mes jours fériés) avec le faste et la solennité propre à chaque rituel selon de cycliques considérations.
Voilà! je viens de nous trouver
un nouveau projet:
UN CALENDRIER DES JOURS SACRÉS
des moments consacrés
à des thèmes précis
des moments de pause
et de réflexion
à des temps d’arrêt, à des pas de recul, de ceux qui nous permettent de mieux aller de l’avant en prenant le temps de souligner
l’ici-maintenant
ce présent qu’est le présent
un moyen de combattre la folie de la cadence effrénée de la chaîne de montage globale qu’est devenue notre civilisation
Voilà, un calendrier de rébellion
contre l’absurdité de notre condition
d’hypermoderne domestication
de notre mastification par les dents de la Méga Machine qui nous broie, qui nous fait nous broyer (du noir) consciencieusement
méthodiquement SYSTÉMATIQUEMENT
trituration de nos affects
affectation de notre inestimable
temps présent
à des tâches infectes
pour la plus grande gloire
de l’auto valorisation de la valeur
la veule geôle sombrement clinquante, animée, surstimulée par les cliquetis des engrenages d’un spectacle toujours plus bling-bling glamour
Mais où est l’amour?
Car aimer c’est prendre soin, s’aimer c’est prendre soin de soi, notre soif ne pourra jamais être étanchée si le care est soumis à la productivité
exponentiellement croissante
mégalomanie d’une utopie qui ne s’avoue pas délirante.
Notre soumission est passée de l’autorité de la Nature à celle de la Machine. On s’échine à nourrir l’ogre dont l’obésité difforme n’a pas de fin, sa faim affame l’humanité, la nature, le vivant dont il monétise jusqu’à la plus infime goutte de vitalité, quelle inanité!
nous finirons nos jours alités, branchés sur des moniteurs, l’espoir sera réduit au bip-bip du cardiogramme, enchaîné à une vie faite d’objectivité sans splendeur
la poésie tue sous la clameur
d’une urbanité débridé où règne le char d’assaut du métro-boulot-dodo-
SPECTACLE
pas de répit
Tequila Heineken pas l’temps d’niaiser
branche-toi, reste par en marge, au large de l’archipel du goulag-panopticon ultramoderne, ton âme en berne
et et et
Bref. Je m’égare, je me mets en garde, je dégaine encore et toujours pour pourfendre ces injonctions à être minable.
Trêve de donquichottisme. Calmons-nous, revenons à notre programme principal:
UN CALENDRIER SACRÉ
un agenda des rituels, des fêtes — entendu en son sens spirituel: ces moments où le temps est suspendu, où tout est sens dessus dessous —
Que fêter?
Voici quelques propositions évidentes pour commencer: les solstices et les équinoxes, c’est un must.
Pas très original? M’en christe. Ce sont des moments importants pour plusieurs raisons:
PRIMO: ils sont liés à la nature, ce temple primordial qui devrait redevenir lieu et objet de nos dévotions et fondation de notre humilité devant le grand mystère-magistère de la vie.
DEUZIO: leur symbolique est évidente, puissante, inspirante, chacun renvoie à des moments clefs de notre existence, à des considérations métaphysiques, ils nous invitent à réfléchir au monde sur un mode démodé, en dehors du temps tel qu’il est devenu:
mécanique, impersonnel et englué d’une permanence factice et grise;
ainsi il nous rappelle à nos origines, au temps mythique, à une sensibilité ineffable des choses invisibles dont le langage est subtil et pour lequel il n’existe nul dictionnaire.
TERZIO: ça looke en christ, les rituels équinoxiaux et solsticiels. L’esthétique de la chose est indéniable si on a l’âme romantique. Une réactivation du paganisme fondateur des origines perdues. Mise en scène de scènes primordiales. Pérennisation de la perplexité initiatrice.
Quoi d’autre? Les phases de la Lune?
Oui, pourquoi pas. Autre proposition convenue, j’en conviens. En plus modeste certainement, car ces moments charnières se conjuguent mal à la vie moderne fait d’horaire rigide et calibré au quart de tour. Mais justement: ouvrir des brèches dans le mur lisse du temps froid de l’horloge atomique. Quitte à se réveiller en pleine nuit pour fêter la Nouvelle Lune.
Quoi d’autre encore? Je ne sais pas.
Pour le moment, c’est ce qui me vient en tête. La réflexion est lancée. Peut-être… oui! des moments qui sont liées à notre biographie, des moments où l’on a vécu des expériences hors de l’ordinaire, qui nous ont marqués (ou qu’on a manqué?), que l’on veut faire revivre (pour les mieux rejouer?), que l’on veut recréer, réactualiser afin d’en réactiver la puissance et le sens, entendu à la fois comme signification et direction.
Oui, voilà une bonne idée.
Il me faudra procéder à une archéologie de mes charnières de vie — quitte à inventer des dates sur la base d’approximation pour ces événements dont la trace temporelle exacte fait défaut.
À titre d’exemple:
La première fois où j’ai fait l’amour
Ce trip de mush mythique sous le regard de la Lune à l’orée de la vie adulte
Ce moment magique dans une gare au Brésil où tous les choix s’offraient à moi
La naissance de mes fils
Mon rituel de mort et renaissance du 17 juillet
Enfin, bref, des idées, un aperçu des possibilités, le concept est là:
DES MOMENTS DE MYTHE
c’est-à-dire ces histoires qui donnent une cohérence à notre vie, qui donnent consistance à notre existence, dont on réactualise le sens à travers le rituel et qui servent de boussole dans la Cavale du Dédale.
Voilà un vœu
qui m’exaucera.
