
Le trafic du réel par le faux peut avoir deux sens (au moins). Relis attentivement. Si ça ne vient pas d’emblée, le texte suivant devrait t’éclairer.
Je reviens sur cette photo, ce symbole du drapeau soviétique hissé sur le Reichstag : quelle histoire qui trafique l’Histoire!

Cet article du Nouvel Obs, « “Le Drapeau rouge sur le Reichstag”, une photo-symbole savamment fabriquée » montre comment le photojournalisme de l’époque se faisait pour la plus grande gloire des régimes pour lesquels il travaillait.
Imagine! Il ne fallait surtout pas montrer sur une photo que les soldats détroussaient les cadavres, qu’est-ce que le monde allait dire?
Qu’en est-il aujourd’hui? On se croit plus fin, on pense qu’on est passé à autre chose, mais la sphère médiatique n’est simplement que plus sophistiquée — même si c’est parfois encore aussi grossier que durant la guerre froide.
Je donnais un cours sur les médias et la communication publique dernièrement.
La semaine précédente, j’avais abordé le totalitarisme et leur avais expliqué comment Staline dans sa fulgurante mégalomanie avait entrepris de réécrire l’histoire.
J’ai donc commencé mon cours sur les médias en les questionnant : Imaginez le choc des populations soviétiques lorsqu’à la chute de l’URSS, les gens ont découvert que l’Histoire enseignée représentait un tissu inextricable de mensonges et de vérités. Imaginez la découverte d’une hallucination collective savamment orchestrée? Et j’ai enchaîné en spéculant : Et si ce n’était pas si différent pour nous, Occidentaux? Imaginez si ce qu’on croyait du monde s’avérait une vaste supercherie? Et si les complotistes avaient raison? Et si la covid était réellement une machination pour nous inoculer un « vaccin » contenant une nanotechnologie destinée à nous contrôler?
Qu’est-ce qui nous prouve que notre représentation du monde est la bonne? Qu’elle est un tant soit peu véridique?
La réponse facile : nous vivons en démocratie et la liberté de presse permet des médias libres qui transmettent assez fidèlement l’information.
Soit. La réalité (ce qu’on appelle la réalité) doit être nuancée.
Questionnons notre rapport au monde.
En premier lieu, nos sens sont-ils fidèles? La neuroscience nous enseigne que les images mentales (qui ne sont pas des images au sens visuel, c’est un terme qui vaut aussi pour tous les sens) sont des constructions fabriquées à partir d’une sélection de stimuli et acheminées à la conscience comme un tout cohérent. Si nous avions conscience des stimuli tels quels, ce serait un fouillis : nos images mentales ne feraient pas de sens. Par exemple, si notre cerveau transmettait à la conscience les stimuli visuels tels quels, il y aurait un trou noir dans notre vue, car à l’endroit où le nerf optique s’attache à l’œil, il n’y a pas de capteurs. Le cerveau « photoshope » cet espace noir grâce à la quantité d’information qu’il perçoit quand notre regard se déplace.
C’est donc dire que nous ne percevons pas la réalité telle quelle. Notre rapport au monde est déjà médiatisé par nos sens. L’analogie la plus pédagogique, c’est celle du bureau sur un ordinateur. C’est une interface commode, mais la réalité du classement de l’information dans le système informatique n’a pas de lien avec celui du bureau. Notre rapport au monde est ce bureau, cette interface. Nos perceptions ne sont pas la réalité, c’est une interface commode. Et très efficace : ils permettent de survivre dans l’environnement même si on ne le perçoit pas tel qu’il est en réalité.
Un exemple fascinant de ce rapport altéré au monde : pourquoi les tigres sont-ils orange? Pourquoi est-ce que des prédateurs sont parés comme des gens qui se baladent en forêt à l’automne en mettant précisément un dossard orange afin de ne pas être pris pour cible? C’est une question qui m’a toujours laissé perplexe. Et je suis tombé sur la réponse sans la chercher : la plupart des proies du tigre perçoivent son pelage comme s’il était vert. Pour eux, le tigre est vert. Pour nous, orange. Est-ce que notre vue a évolué de telle manière afin de nous prémunir du tigre? Peu importe, l’exemple ne sert qu’à démontrer comment notre vision du monde n’est pas le monde. Par ailleurs, on voit bien ce qu’on veut voir, comme le veut la sagesse populaire.
En deuxième lieu, les médias. Notre expérience directe de la vie par nos sens ne représente qu’une fraction de notre connaissance du monde. Nous connaissons les rues et les quartiers où nous habitons, les régions du Québec ou de la planète (pour les plus chanceux) où nous allons passer des vacances ou visiter la famille ou les amis. Pourtant nous connaissons une foule de choses sur le monde de nos jours, grâce aux médias, mais cette connaissance est intermédiée : ce que nous savons de la Chine, du Togo ou de l’Antarctique, et même de l’histoire du Québec, provient des reportages, des articles, des documentaires, des podcasts, des livres d’histoire, etc. À quel point ces représentations sont-elles fiables? La réponse certaine : jamais à 100%.
Donc notre conception du monde est doublement intermédiée : par nos sens et pas les médias.
Ainsi, on doit poser la question : dans quelle mesure les médias sont-ils libres dans un marché libre? S’il n’y a pas de censure à proprement parler, il y a des filtres qui orientent la transmission de l’information. Quels sont-ils et comment opèrent-ils? Dans leur livre La fabrication du consentement, Herman et Chomsky présentent cinq filtres médiatiques qui façonnent l’environnement médiatique capitaliste. Le vidéo d’animation est un peu quétaine, mais capte l’essentiel du mainstream. Il simplifie la situation : il faut préciser qu’il existe d’autres sources d’informations, mais elles n’existent qu’en marge.
Ainsi, malgré sa prétention à l’objectivité, le journalisme, malgré son professionnalisme, malgré son code de déontologie, ne livre pas une vision du monde objective. C’est impossible, surtout dans la situation actuelle où la vitesse de transmission de l’information laisse peu de place à un pas de recul.
McLuhan disait fameusement que « le medium est le message ». Il entendait par là que le dispositif de transmission d’information n’est pas neutre. Ce n’est pas pour rien que le sensationnalisme a pris une tangente si monstrueuse depuis généralisation de la télévision : les images parlent leur propre langage et ce ne sont pas tous les messages qui cadrent dans le carré télévisuel.
Dans cet optique, la langue aussi représente un intermédiaire entre la réalité et nous. Les mots peuvent travestir la réalité, ils peuvent même s’y substituer. C’est pourquoi même la science et la philosophie, malgré leur prétention à l’objectivité, ne pourront jamais y parvenir complètement. Ils représentent des discours et sont situés dans le monde pour décrire-expliquer-comprendre le monde : ils sont juges et parties. La grande différence, ce qu’ils l’admettent : la carte n’est pas le territoire. Elle est toujours une simplification du territoire. Cette simplification possède cependant une utilité : se rendre à destination (carte routière), savoir si le climat et sec ou humide (pluviométrie), etc. Tout scientifique ou philosophe intègre le clame : on peut toujours faire une meilleure carte, inventer une meilleure théorie; c’est la force de ces discours : ils se remettent en question de manière systémique.
Après, il existe des « scientifiques-mercenaires », qui ne sont pas de réels scientifiques, car ils n’ont pas de scrupules et mettent leur « expertise » au service de causes ignobles : défendre Monsanto, nier le réchauffement climatique ou les effets nocifs du tabac, du sucre, etc.
En ce sens, on croit généralement que la propagande n’existe qu’en situation de dictature. C’est simplement que ce phénomène porte un autre nom en démocratie. (Un peu comme les oligarques : dans les médias libres, ces sombres personnages n’existent que dans les régimes autoritaires. Comme s’il n’y avait pas de Desmarais ou de Bolloré chez nous.)
Il faut voir comment Edward Barnays, ce pionnier du « conseil en relations publiques », a inventé cette formule simplement pour ne pas dire propagande. C’est du pareil au même : utilisation des méthodes de la publicité et du divertissement afin de façonner l’opinion publique. D’ailleurs, il faut souligner que Goebbels et le régime nazi se sont fortement inspirés de Barnays. Pour un aperçu, visionnez Propaganda — La fabrique du consentement, un documentaire d’Arte sur ce bonze de la communication et ses héritiers (au moins les 23 premières minutes).
Qu’en est-il aujourd’hui avec les plateformes numériques? Il faut voir Comment Elon Musk a dopé la campagne de Trump, un reportage du Monde concernant l’utilisation de X par Musk pour faire pencher la balance, situation hautement inquiétante.
Il y a un grave problème avec les médias de nos jours, qui est le premier problème à régler si on veut penser pouvoir s’attaquer à tous les autres : la sphère publique, hautement médiatisée, est devenue un champ de bataille où les légions de trolls s’en donnent à cœur joie pour déstabiliser la démocratie.
L’avenir du vivre-ensemble passe par un assainissement de l’environnement médiatique. Étrange retour du balancier, c’est comme si on revenait à la presse d’opinion de l’époque où les partis politiques possédaient chacun leur journal de propagande, sauf qu’aujourd’hui « l’opinion » (ce qu’on appelle l’opinion, dirait Bouillier) est gavée aux stéroïdes avec les plateformes numériques.
Pourquoi les guillemets? Il faut (re)lire Arendt sur le jugement :
Je forme une opinion en considérant une question donnée à différents points de vue, en me rendant présentes à l’esprit les positions de ceux qui sont absents; c’est-à-dire que je les représente. Ce processus de représentation n’adopte pas aveuglément les vues réelles de ceux qui se tiennent quelque part ailleurs d’où ils regardent le monde dans une perspective différente; il ne s’agit pas de sympathie comme si j’essayais d’être ou de sentir comme quelqu’un d’autre, ni de faire le compte des voix d’une majorité et de m’y joindre, mais d’être et de penser dans ma propre identité où je ne suis pas réellement. Plus les positions des gens que j’ai présentes à l’esprit sont nombreuses pendant que je réfléchis sur une question donnée, et mieux je puis imaginer comment je sentirais et penserais si j’étais à leur place, plus forte sera ma capacité de pensée représentative et plus valides seront mes conclusions finales, mon opinion. C’est cette aptitude à une « mentalité élargie » qui rend les [humains] capables de juger… (L’humaine condition, Gallimard, 2012, p. 801)
pour comprendre que les gens n’ont pas d’opinion, pour la plupart : ils colportent — j’allais écrire cloportent — des préjugés, des « jugements » — ce qu’on appelle des jugements, mais qui sont en fait des préférences — préfabriqués en série, le petit travail à la chaîne des chroniqueurs et des influenceurs des bas-fonds, dont la pensée ne s’élève pas bien haut.
Les médias embauchent de moins en moins de journalistes pour les remplacer par les chroniqueurs : ça coûte moins cher, et ça rapporte plus, car ces derniers savent comment faire cliquer le spectateur. La loi d’airain du sensationnalisme a été dopée par les machines à publicité que sont les plateformes.
La pub est un poison.
Il faudra désintoxiquer notre civilisation si on veut vivre la vie bonne en société.
Pourtant, subsiste ce paradoxe hallucinant : la mise en scène peut s’avérer nécessaire pour transmettre une vision de la réalité avec authenticité, ainsi que l’explique la narratrice dans ce documentaire sur le cinéaste Jean Rouch. C’est le propre de l’art : représenter le réel par le faux.
Mais qu’est-ce que l’authenticité?
