
Avoir le courage d’adjurer a tout de suite attiré mon attention. Julie Paquette signe cet article dans la revue Liberté. Elle y relate un point de départ, un élément déclencheur propre à tout bon récit, le point de rupture lors de ses études sur l’IA et son subséquent abandon, sa décision : « J’ai décidé, raconte-t-elle — non sans peine — d’habiter autrement le monde des idées, de changer de méthode sans pour autant changer mes visées. Je souhaitais toujours mieux comprendre les sociétés de contrôle, mais désormais j’allais aussi chercher des moyens d’y échapper. Je suis donc revenue à la théorie critique et à mes travaux sur Pier Paolo Pasolini »… (p. 21) Holà! comme je vois mon reflet dans ce récit-miroir.
Comment ma propre histoire s’articule-t-elle avec ce que Paquette nomme « l’abjuration pasolinienne »? Il y a quelques mois, constatant l’envahissement numérique de nos vies par la barbarie technologique, dans ma scribouillure Unplug et sabotage je concluais :
J’opte pour nourrir le moins possible la Machine, ce pour quoi j’ai décidé de raréfier le plus possible mon utilisation de Meta (Facebook, Instagram, Messenger, Whatsapp) et de Google, pour me tourner vers des alternatives.
Ma petite guérilla va-t-elle changer quoi que ce soit à la situation?
J’en doute, mais c’est une question de principe.
J’ai décidé dernièrement d’abjurer de manière pasolinienne cette conclusion. En fait, je suis arrivé à ce constat en lisant Paquette.
Qu’est-ce donc que ce procédé?
Paquette nous explique que « l’adjuration pasolinienne ne cherche pas à effacer le passé, mais elle nous enjoint d’agir avec “sincérité et nécessité” », que ce n’est pas « une négation de ce qui précède », mais « une sorte de trahison fidèle », et même plus, que c’est « la seule manière d’être fidèle à soi-même » (p. 22).
Cette méthode implique une forme d’adaptation, mais sans complaisance. Il ne s’agit pas d’accepter et de se fondre, anonyme, dans ce que la société nous somme d’être, un simple engrenage, mais de s’adapter à notre environnement pour ménager un espace de résistance. L’adaptation pure se résume à une collaboration irréfléchie, sans pas en arrière, l’abjuration pasolinienne se veut une acceptation des conditions d’existence avec un regard critique et surtout une posture de « refus global », de « fuck toutt » dirait-on de nos jours, ce refus doit être « absurde, contraire au bon sens » explique Pasolini (cité par Paquette, p. 22).
Pourquoi je reviens sur ma conclusion? Car aujourd’hui les communications sont imbriquées dans artifices surplombants et infrastructurels des plateformes. Il n’est nullement possible d’y échapper. Comment être fidèle à moi-même tout en communicant? Je dois les utiliser, mais en les nourrissant le moins possible ainsi que je le concluais. J’ai soif d’apporter mes idées au monde, et mes idées sont ceux du refus de ce « système des objets » dont l’autonomie grandissante réduit l’espace sauvage de la « communauté des sujets » pour reprendre les termes de Vioulac (La logique totalitaire). Mon projet de maîtrise en philosophie politique porte sur ce sujet, et j’entends bien diffuser mes idées. J’ai même un projet d’essai… Donc je dois m’adapter.
Comment « Être traître, donc fidèle à soi-même » (p. 23)?
Je veux communiquer donc je dois accepter de nourrir la Machine.
Tout en me faisant grain de sable qui fait grincer l’engrenage, comme l’explique Paquette :
Chez Pasolini, il faut que ça coince, que ça bloque, que ça achoppe. Il faut se méfier de ce qui est trop lisse, trop beau, trop plat, trop commode. Et cela passe, dans sa poésie, par l’absence de conclusion, par des récits composés par strates qui laisse voir le passage de la pensée, par la cohabitation des Furies et des Euménides dans l’Orestie. Contre l’utilité immédiate, télévisuelle, Pasolini propose une utilité « médiate, compliquée : complexe »; il use de la contradiction comme d’une manière de se battre contre le « fascisme de la société de consommation ».
Certains diront que la ligne est parfois mince entre la contradiction et la confusion. Mais la gestuelle ravivant poétiquement (et politiquement) les contradictions a une portée critique qui permet d’embrasser les ambiguïtés inhérentes au monde sans chercher à les résoudre (à les tordes, à les aplanir afin qu’elles correspondent aux normes); tandis que celle qui « sème la confusion » est une tactique (intime et politique) qui a pour but d’asseoir un pouvoir sur autrui. L’une (la contradiction) se veut réveil pour nous encourager à agir, l’autre (la confusion) est théorie de choc pour mieux nous contenir. Semer l’abjuration, donc, telle serait la modalité poétique pasolinienne par excellence, pour espérer éventuellement recueillir les fruits d’une résistance à l’uniformisation. (p. 23)
Faut être fou pour accepter la folie du monde afin d’agir contre l’uniformisation, certes, mais aussi comprendre comment cette nouvelle architecture sociopolitique possède une force de fragmentation qui, loin d’uniformiser uniformément, nous enferme également dans nos bulles algorithmiques, nos ghettos médiatico-culturels. Diviser pour mieux régner. Standardiser pour mieux atomiser. Totalitariser les masses. Terrorisme intériorisé: s’essouffler pour rester dans la course.
La complexité du monde exerce une force foudroyante, tétanisante qui empêche d’agir, qui nous enferme dans la désillusion et l’abattement.
À cela il faut répliquer par une stratégie de réenchantement du monde : chanter les louanges de ce qui fait grincer la Machine et de ce qui nourrit l’humain. Se désassujettir passe par la guérilla, qui ne sera peut-être qu’un combat d’arrière-garde, mais dont la nécessité est vitale. Cette guérilla implique de publier, publiciser des récits qui vont à contre-courant, des récits de refus, de récifs pour les procédés trop lisses qui laminent nos humanités plurielles, ces aspérités réelles qui font notre charme, notre sort est jeté, alea jacta est : nous ne deviendrons peut-être qu’une geste, mais nos gestes feront épopée. Constatant notre comportement, quand les Le Bret de ce monde nous diront « Quelle sottise! » nous pourrons répondre tel Cyrano « Mais quel geste! » Finalement, je résumerai mon attitude avec la tirade du Non, merci! de monsieur de Bergerac — moins reconnue mais bien plus puissante que la tirade du nez :
Le Bret.
Si tu laissais un peu ton âme mousquetaire
La fortune et la gloire…
Cyrano.
Et que faudrait-il faire?
Chercher un protecteur puissant, prendre un patron,
Et comme un lierre obscur qui circonvient un tronc
Et s’en fait un tuteur en lui léchant l’écorce,
Grimper par ruse au lieu de s’élever par force?
Non, merci. Dédier, comme tous ils le font,
Des vers aux financiers? se changer en bouffon
Dans l’espoir vil de voir, aux lèvres d’un ministre,
Naître un sourire, enfin, qui ne soit pas sinistre?
Non, merci. Déjeuner, chaque jour, d’un crapaud?
Avoir un ventre usé par la marche? une peau
Qui plus vite, à l’endroit des genoux, devient sale?
Exécuter des tours de souplesse dorsale?…
Non, merci. D’une main flatter la chèvre au cou
Cependant que, de l’autre, on arrose le chou,
Et donneur de séné par désir de rhubarbe,
Avoir un encensoir, toujours, dans quelque barbe?
Non, merci! Se pousser de giron en giron,
Devenir un petit grand homme dans un rond,
Et naviguer, avec des madrigaux pour rames,
Et dans ses voiles des soupirs de vieilles dames?
Non, merci! Chez le bon éditeur de Sercy
Faire éditer ses vers en payant? Non, merci!
S’aller faire nommer pape par les conciles
Que dans les cabarets tiennent des imbéciles?
Non, merci! Travailler à se construire un nom
Sur un sonnet, au lieu d’en faire d’autres? Non,
Merci! Ne découvrir du talent qu’aux mazettes?
Être terrorisé par de vagues gazettes,
Et se dire sans cesse : « Oh, pourvu que je sois
Dans les petits papiers du Mercure François? »…
Non, merci! Calculer, avoir peur, être blême,
Aimer mieux faire une visite qu’un poème,
Rédiger des placets, se faire présenter?
Non, merci! non, merci! non, merci! Mais… chanter,
Rêver, rire, passer, être seul, être libre,
Avoir l’œil qui regarde bien, la voix qui vibre,
Mettre, quand il vous plaît, son feutre de travers,
Pour un oui, pour un non, se battre, — ou faire un vers!
Travailler sans souci de gloire ou de fortune,
À tel voyage, auquel on pense, dans la lune!
N’écrire jamais rien qui de soi ne sortît,
Et modeste d’ailleurs, se dire : mon petit,
Sois satisfait des fleurs, des fruits, même des feuilles,
Si c’est dans ton jardin à toi que tu les cueilles!
Puis, s’il advient d’un peu triompher, par hasard,
Ne pas être obligé d’en rien rendre à César,
Vis-à-vis de soi-même en garder le mérite,
Bref, dédaignant d’être le lierre parasite,
Lors même qu’on n’est pas le chêne ou le tilleul,
Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul!
