Les libres penseurs, les nuances et « la majorité »

Posted by on 28 Mar 2025 in L'insipide a mauvais goût, Scribouillure | 0 comments

Source: Courrier international (que je n’ai pas lu, j’ai juste pris l’image qui faisait mon affaire)

Il y a quelques temps j’ai relayé une publication d’un politologue, Dave Anctil, sur Fakebook, concernant la dangereuse tendance des critiques de gauche de relayer de la propagande russe. Ses propos étaient assez nuancés, plein de bon sens, et s’appuyaient il va sans dire sur une perspective à long terme. Voici la publication, je l’ai intitulé moi-même :

Les idiots utiles — Dave Anctil — 4 mars

Je suis consterné de constater à quel point la Russie parvient facilement à infiltrer des discours de la gauche, ici et ailleurs. Évidemment, cela n’est pas du tout surprenant à l’extrême droite. Mais une partie de la gauche – la gauche anticapitaliste, pacifiste, anti-impérialiste, anti-OTAN et antinationaliste – relaie constamment des récits visant à discréditer le statut de victime de l’Ukraine, à « nuancer » les intentions criminelles et dominatrices de Poutine et à jeter le discrédit sur la solidarité du Canada et de l’Europe pour défendre le droit à l’autodétermination de l’Ukraine.

Je sais que je ne suis pas le seul intellectuel à faire ce constat, qui met aussi mal à l’aise plusieurs de mes amies et amis progressistes. Et depuis l’épisode surréaliste du piège de Trump et Vance contre Zelensky, je vois une recrudescence d’analyses décontextualisées sur « l’intransigeance dangereuse du président ukrainien » (!) et de sophismes « tu quoque » à l’effet que le président ukrainien aussi est un dictateur au fond (!!). Dans les dernières semaines, j’ai dû voir au moins une douzaine de personnes de mon propre réseau (pourtant très élagué depuis que j’ai bloqué de nombreux militants ayant perdu le sens de la mesure), qui relaient des éléments centraux de la doctrine élaborée par l’appareil de désinformation russe. Et toujours en ajoutant des affirmations selon lesquelles il est important d’écouter des points de vues qui divergent de celui des médias nationaux et internationaux mainstream, « vendus » aux capitalistes et à l’impérialisme occidental…

Si vous êtes sensible à ces messages, mais que vous êtes toujours démocrate et conscient que Poutine est un dictateur sanguinaire, que sa politique à lui est réellement impérialiste, je vous invite à réfléchir aujourd’hui au fait que la Russie excelle, depuis l’époque communiste, dans l’art d’exploiter les sensibilités et positons légitimes de la gauche afin de les instrumentaliser géopolitiquement.

C’est même la doctrine stratégique officielle du régime de Poutine, reprise des belles années soviétiques : instrumentaliser et accroître la polarisation dans les sociétés démocratiques afin d’affaiblir notre confiance envers les institutions et principes démocratiques, mais aussi notre appartenance à l’OTAN et l’importance du droit international, notamment le principe fondamental du droit à l’autodétermination des peuples.

Cette stratégie russe remonte en effet à l’URSS, qui a systématiquement infiltré, influencé et instrumentalisé divers mouvements de gauche à travers le monde pour affaiblir l’Occident, mobiliser des soutiens idéologiques et légitimer ses propres actions. En plus des partis communistes, l’URSS a soutenu les mouvements pacifistes des années 1960-1980 pour peindre l’OTAN comme une organisation à visée impérialiste – ce que soutiennent encore certains gauchistes, qui ne semblent pas considérer le fait que l’OTAN, qui n’a aucune conquête à son actif, comporte toutefois de nombreuses nations démocratiques qui ont, elles, subies le joug de l’Empire soviétique…

La polarisation de la Guerre froide et la propagande soviétique a ainsi amené les pacifistes occidentaux à voir l’URSS comme une victime de la militarisation occidentale, et ainsi à minimiser les ambitions soviétiques en Europe et partout dans le monde – les fameux « idiots utiles » de Staline. Rappelons-nous que si nos pacifistes avaient totalement raison de dénoncer l’impérialisme des interventions militaires américaines au Vietnam, au Chili et au Nicaragua, ils avaient cependant tort de ne pas dénoncer l’impérialisme des invasions soviétiques en Tchécoslovaquie et en Afghanistan. Tous les impérialismes sont condamnables en vertu des principes onusiens élémentaires de la recherche de la paix et du droit à l’autodétermination des peuples.

Mais on semble aujourd’hui retomber dans le piège. Moscou continue d’exploiter l’idéalisme progressiste pour brouiller nos débats, semer la confusion et aggraver nos divisions idéologiques, ce qui nous rend collectivement très vulnérables face à la montée de l’extrême droite. Dans le contexte actuel où Trump a l’ambition de soumettre et d’annexer le Canada et le Québec, il serait important de travailler sur notre résilience collective face à la désinformation russe.

Une équipe de dataticiens et de politologues, dirigée par Brian McQuinn, a justement analysé ces campagnes d’influence russes ciblant l’opinion publique canadienne sur la guerre en Ukraine. Dans leur article de 2024, ils ont mis en lumière la manière dont Moscou manipule des groupes d’extrême droite, mais aussi les réseaux de gauche, pour saper le soutien du Canada à l’Ukraine.

L’étude s’est concentrée sur les stratégies utilisées par la Russie pour influencer les perceptions des Canadiens via les réseaux sociaux, notamment en provenance du réseau X de Musk (les données ont été analysées sur une période de 3 ans). En 2023, plus de 200 000 comptes ont participé à la diffusion de contenus pro-russes, avec 90 comptes identifiés comme particulièrement influents. La majorité de ces comptes sont liés à des communautés politiques radicales, soit à l’extrême droite, soit à l’extrême gauche.

L’étude montre ainsi que la gauche occidentale relaie des récits et lignes éditoriales russes responsabilisant tantôt l’impérialisme occidental, le capitalisme mondialiste ou le nationalisme ukrainien pour la guerre, et accusent donc l’OTAN d’être in fine responsable du conflit en Ukraine : 33,3% des comptes identifiés étaient de gauche (contre 59,3% d’extrême droite).

Si la plupart de ces comptes-sources « progressistes » de désinformation étaient, pour la plupart, des comptes russes propagandistes, c’est le nombre de gens plus modérés qui relaient ces « points de vues divergents » qui est vraiment responsable de la portée de leur influence en dehors des cercles marginaux des gauchistes et droitistes. En effet, selon les données présentées dans l’étude, 83,4% des partages de récits pro-russes au Canada proviennent d’utilisateurs sans affiliation politique forte. Cela signifie que des Canadiens non politisés, modérés ou peu informés amplifient involontairement ces récits, souvent par simple partage ou interaction.

Et cette influence sera amplifiée, maintenant que Meta a adopté les politiques de Musk sur ses plateformes. Vous l’avez sans doute remarquer sur Facebook: les publications politiques de désinformation ou partageant du contenu sensationnel ont beaucoup plus de visibilité.

L’étude montre également une augmentation de 400% des messages pro-russes trois mois avant l’invasion de l’Ukraine, indiquant une préparation stratégique pour influencer l’opinion publique. L’article démontre ainsi une ingérence russe sophistiquée et bien financée, exploitant les fractures politiques canadiennes et occidentales pour influencer l’opinion publique et affaiblir notre volonté collective de soutenir l’Ukraine, et avec elle les principes élémentaires de la démocratie et du droit.

Mais je suis surtout inquiet de constater que des profs adoptent ici des points de vues et analyses favorables, directement ou indirectement, à l’agenda de Poutine et maintenant de Trump. Avec l’arrivée de ce dernier au pouvoir, nous sommes entrés dans une période d’érosion accélérée des démocraties constitutionnelles. Il nous faudra démontrer une grande résilience pour résister aux manipulations et la stratégie du choc employées par les deux amigos dictateurs, ainsi que par l’axe des partis d’extrême droite maintenant ouvertement fédérés par MAGA en Europe comme alternative à nos sociétés perçues comme faisant partie d’un “statu quo corrompu”.

La gauche soutient naturellement une posture critique à l’égard des pouvoirs établis; le statu quo est souvent présenté de manière simpliste comme un complot des élites dominantes, ce qui fait oublier les gains historiques des mobilisations progressistes du passé dans l’arrangement sociétal certes imparfait de nos sociétés; les idées critiques progressistes sont donc aisément instrumentalisées pour altérer notre jugement politique nous faisant oublier ce que nous risquons en jouant le jeu qui consiste à rejeter en bloc les piliers de nos sociétés démocratiques.

Relayer des discours simplistes faisant de l’OTAN un simple instrument du  «néocolonialisme », faisant de l’Ukraine un simple pion des USA ou déresponsabiliser la Russie pour son invasion criminelle, c’est jouer dans le camp de Poutine, mais aussi dans celui des partis d’extrême droite. Et la réalité nous rattrapera vite. Car si le Canada et l’Europe cessent de soutenir militairement et économiquement l’effort de guerre ukrainien, la Russie, remobilisée en économie de guerre, plus dictatoriale que jamais, gagnera alors très certainement la guerre. Et ce qui attend l’Ukraine sera un sort encore pire que celui de la Tchétchénie, et la montée aux extrêmes entre l’Europe et la Russie sera également la suite prévisible du conflit. Maintenant que les régimes de Trump et Poutine sont devenus alliés, que les USA ont abandonné leurs alliés et la pax americana, nous entrons dans une ère où beaucoup plus conflictuelle, et nous aurons besoin de connaître nos alliés véritables sur la base de leurs principes fondamentaux.

Pour les profs, en particulier, on doit prendre conscience de notre importance pour aider les jeunes à trouver leurs repères dans le brouillard informationnel et idéologique de cette nouvelle ère de conflits qui ne fait que commencer. J’ai fait le test avec mes étudiants : 100% avaient déjà vu en ligne une information selon laquelle le gouvernement de Zelensky était nazi ou avait des sympathies fascistes… Ils n’y croyaient pas trop, mais cela a quand même semé le doute dans l’esprit de plusieurs. Et si c’était Zelensky qui était trop intransigeant pour faire la paix ? Et si c’était le capitalisme des armements qui avaient intérêt à prolonger la guerre ? Et si c’était l’OTAN qui était responsable de l’agression russe ? Ce n’est pas aisé de détricoter ces tissus composites, faits de mensonges, de vérités et de demi-vérités.

À mon avis, nous devons nous concerter, dans le monde de l’éducation, afin d’équiper nos jeunes face aux tactiques de désinformation russe qui exploitent les valeurs progressistes pour les retourner contre elles-mêmes, à la faveur des vrais impérialistes qui menacent nos droits et l’ordre international. Nous devons leur expliquer l’importance du journalisme sérieux, qui se base sur les faits et des analyses expertes des agendas, conflits et réalités politiques. C’est surtout important de ne pas tomber dans le relativisme moral et politique, en prenant prétexte des fautes des USA, du Canada et de l’Europe pour justifier celles, beaucoup plus graves, de Poutine.

Préparons nos esprits, car nous n’avons encore rien vu.

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Puis, un « ami » Fakebook répond quelque chose comme « Intéressant, mais… » et son commentaire simpliste démontre qu’il n’a rien compris de la thèse d’Anctil — qu’on peut par ailleurs critiquer, je ne dis pas le contraire. En outre, il écrit cette phrase que je ressasse depuis trois semaines : « Emmanuel Todd dit d’ailleurs que les milieux universitaires sont déconnectés de la majorité »…

Je ne connais pas Todd, je vais donc voir qui c’est sur Wikipedia (qui est l’antithèse des milieux universitaires, puisque c’est un outil populaire, au sens de « fait par la communauté ») et j’apprends que c’est un polémiste Français qui, entre autres, soutient des positions prorusse… ça part mal, disons.

Il faut être pense-petit en sacrament pour croire que « les milieux universitaires » sont « déconnectés de la majorité ».

1) Les milieux universitaires sont, comme à peu près n’importe quel domaine de la société et à l’image de la société elle-même, pluriels et conflictuels : il est toujours malaisé de considérer quelque chose comme étant monolithique lorsque cette chose est constituée de légions de personnes ayant chacune, par définition, une perspective unique sur le monde.

De plus, « les » milieux universitaires (c’est sous-entendu en utilisant le pluriel qu’il a employé, ce qui est d’autant plus sidérant), ce sont déjà deux grandes catégories, les sciences naturelles et humaines, chacune ayant un grand nombre de disciplines précises se sous-divisant en plusieurs écoles de pensée qui sont parfois carrément « en guerre » les unes avec les autres.

2) En ce qui concerne les sciences humaines, que je connais mieux et donc sur lesquelles je peux m’étaler davantage : leur but est précisément de comprendre l’humain sous toutes ses facettes, anthropologie, sociologie, science politique, économique, géographie : la base de leur méthode repose sur la collecte de données concernant les humains eux-mêmes, l’empirisme, quoi! cette idée de confronter la théorie avec la réalité; comment diable pourraient-elles être « déconnectés de la majorité »??? Au contraire, on peut facilement dire sans se tromper qu’elles sont précisément connectées sur la majorité, voire qu’elles comprennent la majorité beaucoup plus qu’elle ne se comprend elle-même!

Le pire, c’est que cette personne se considère nuancée, plein de bon sens : elle est borderline conspi, car elle croit avoir compris ce que « la majorité » — dont paradoxalement elle se réclame par ailleurs! — ignore.

C’est intersidérant.

C’est fou comment la science est discréditée, alors que c’est une des bases les plus solides pour avoir un débat public sain. Je ne dis pas qu’elle est sans défaut, ce serait faire preuve du dogmatisme qui afflige les idéologies et les religions. Il faut critiquer la science, c’est la base même de cet édifice en constante réforme! Mais il faut la critiquer de manière éclairée, pas en ayant un intellectuel polémiste comme source d’information et d’inspiration.

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